Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 18 mai 2018

L'Homme qui n'a pas d'étoile - Man without a Star, King Vidor (1955)


Dempsey Rae et Jeff Jimson arrivent au Wyoming, dans une petite ville de l'ouest, où ils cherchent du travail. Ils sont embauchés par Strap Davis, le contremaître du ranch Le Triangle, dont la propriétaire est Reed Bowman, laquelle s'y entend à mener ses affaires. Elle a pour voisin Tom Cassidy qui décide de clôturer ses terres de fil barbelé, pour les protéger du bétail en divagation. Mécontente de Strap, Reed le renvoie et nomme à sa place Dempsey qui n'apprécie pas — il en a souffert autrefois — cette pose de clôture. C'est bientôt l'affrontement avec Tom et ses hommes, menés par Steve Miles…

Presque dix ans après son mythique Duel au soleil (1946), King Vidor renoue avec le western quand il réalise ce Man without a star. Le film constitue une commande Universal destiné à combler un trou de quatre semaine dans l’agenda de Kirk Douglas entre de deux productions et le tournage devra se faire en quatre semaines. Le scénario de Borden Chase embrasse un thème emblématique du western américain de cette période (Je suis un Aventurier d’Anthony Mann(1954) , La Chevauchée des bannis d’André de Toth (1959) à savoir les conflits entre éleveurs, propriétaires terriens, causés par la fin des open range où les troupeaux de chacun se nourrissaient en commun pour une séparation signifiant le territoire de chacun – et la fin de l’Ouest sans frontière soudain délimité par des barbelés.
Le sujet rejoint cependant totalement les préoccupations de Vidor qui montre là les limites de l’utopie collectiviste qu’il magnifia dans Notre pain quotidien (1934). 

L’open range que se partagent en bonne intelligence des éleveurs du Wyoming est ainsi bouleversé par l’arrivée massive du troupeau de la nouvelle venue Reed Bowman (Jeanne Crain). L’individualisme et une forme de capitalisme sauvage guide sa démarche où elle ne se soucie pas d’affamer les troupeaux des autres qui en retour prendront la démarche radicale de poser des barbelés. Le héros Dempsey Rae (Kirk Douglas) navigue entre ces deux eaux, fuyant l’horizon limité que symbolisent les barbelés mais également victime par le passé d’éleveurs abusant de leur prérogative. Kirk Douglas par son allant et sa gouaille incarne ces temps heureux d’aventures et d’insouciance où les grands espaces appartenaient à chacun. Il inculque ses valeurs au jeune et fougueux Jeff (William Campbell) et nous fait ainsi découvrir cette existence dans une joyeuse première partie.

Avec l’arrivée du personnage de Reed Bowman surgit la sophistication (le running-gag de la salle de bain intérieur), la duplicité et l’individualisme à travers cette femme prête à tout pour imposer son élevage au détriment du bien collectif. Kirk Douglas incarne aussi à sa manière les personnages individualistes typique de Vidor, préférant la fuite en avant et la rébellion plutôt que de se soumettre aux nouvelles règles. Il anticipe là son rôle dans Seul sont les indomptés (1962) de David Miller même si le film de Vidor constitue un sursis à cette fin d’un monde. Kirk Douglas n’est pas encore un vestige d’un autre temps comme dans le film de David Miller mais seulement un doux-rêveur qui acceptera le changement (les barbelés plutôt que la tyrannie du plus fort) sans s’y soumettre comme le montrera le final.

La relation entre King Vidor et Kirk Douglas fut conflictuelle durant le tournage, le très interventionniste acteur-producteur se plaignant de la lenteur d’exécution et des choix du réalisateur – il se vantera d’avoir plus ou moins co-réalisé le film tandis que Vidor y verra une œuvre mineure de sa filmographie. L’aura de Vidor transparait pourtant à l’écran, la puissance des cadrages dans les grands espaces oscillant entre réalisme et stylisation dans de superbes morceaux de bravoures (l’épique assaut final du troupeau). L’érotisme brûlant et les éclairs de violence inattendus nous rappellent bien aussi que malgré les entraves c’est bien le réalisateur du Rebelle (1948) et La Furie du désir (1952) qui est au commande. On regrettera juste que le personnage passionnant de Jeanne Crain semble un peu sacrifié dans la résolution finale et empêche le film d’aller au bout de sa thématique. Il n’en reste pas moins un des grands westerns américains des années 50. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis 

mercredi 16 mai 2018

Tampopo - Tanpopo, Jūzō Itami (1985)

Tampopo, une jeune veuve tient un médiocre restaurant de soupes de nouilles dans un quartier populaire de Tokyo. Elle lutte courageusement et n’aspire qu’à une honnête vie, jusqu’au jour où un routier à la dégaine de cow-boy, Goro, entre dans sa vie. C’est un gourmand, il sait que la préparation de la soupe de nouilles est une vocation, sinon un rituel. Le jour où il vient se restaurer chez Tampopo, il l’informe brutalement que ses nouilles « manquent de tripes » ! Elle le convainc alors de lui enseigner l’art de cuisiner une bonne soupe.

Tampopo est certainement l'œuvre la plus populaire en occident de Jūzō Itami. Ancien acteur (vu chez des réalisateurs majeurs comme les japonais Nagisa Oshima, Kôji Wakamatsu, Kon Ichikawa ou encore à Hollywood dans Les 55 Jours de Pékin (1963) de Nicholas Ray), Itami se lance dans la réalisation en 1984 avec Funérailles et dès lors se spécialisera avec succès dans la comédie satirique où il explore des thèmes aussi divers que la mort (dans Funérailles), l'argent dans L'Inspectrice des impôts (1987) et donc la cuisine avec Tampopo.

Le réalisateur qualifie son film de "western-nouille" en référence au western-spaghetti. Itami emprunte en effet la structure du western dans cette véritable ode à la cuisine japonaise pour ce fin gourmet. On navigue entre Shane (1953) et Les Sept mercenaires (lorsque la troupe de bienfaiteurs s'élargira) avec le héros/camionneur Goro (Tsutomu Yamazaki) taciturne qui va voler au secours de jeune veuve Tampopo (Nobuko Miyamoto) ayant du mal à joindre les deux bouts dans son modeste restaurant à ramen. Le scénario place certes un antagoniste yakuza (mais bien vite rallié à la cause) mais la plus grande difficulté de Tampopo réside bien dans ses piètres aptitudes culinaires pour la préparation de ramen. Goro va ainsi faire office de mentor impitoyable pour la former. Le récit est une véritable odyssée décalée où Itami se penche sur le sacerdoce que constitue cette préparation. Le périple autour des rades de Tokyo dépeint l'importance de l'attention au consommateur (se souvenir de sa commande, observer sa réaction lorsqu'il goutte la soupe, la grande victoire étant lorsqu'il la finit jusqu'au bout) dont les réactions détermine les manques ou la réussite de la préparation.

Le ton se fait à la fois ludique et méticuleux, les gags servant toujours l'apprentissage notamment l'entraînement physiquement éprouvant qu'impose Goro à Tampopo en cuisine. Cette notion pédagogique s'inscrit également à travers les diverses rencontres où de joyeux excentriques viendront apporter une part de leur savoir à notre héroïne, quand elle ne vole pas avec malice quelques astuces culinaires à des collègues. A l'instar de Tampopo, chacun des protagonistes a un lien intime à la cuisine pour lequel il a tout perdu (l'ancien chef devenu clochard, quitté pas sa femme et ayant eu son restaurant volé par son rival) ou qui représente la seule échappatoire d'une vie terne (ce vieillard délaissé par sa jeune épouse). Pour Tampopo c'est une quête initiatique qui ravive son allant tandis que Goro va fendre l'armure à son contact et révéler un passé douloureux.

La mise en scène de Jūzō Itami oscille entre la dimension presque documentaire dans l'observation des préparations et le franc burlesque dans un Tokyo à l'urbanité réaliste (seul les quartiers populaires et modestes sont filmés dans le détail) mais qui sait prendre une belle hauteur dans des vues d'ensembles majestueuses. Si le cheminement de Tampopo est le fil rouge du récit, l'amour de la cuisine (sa préparation ou sa dégustation) transparait dans la multitude de vignettes qui parcourent l'histoire. La bonne chair et les plaisirs de la chair se confondent ainsi pour un couple en sursis dont les jeux érotiques sont exacerbés par la nourriture, l'émotion est palpable lorsqu'une mère de famille mourante rassemble ses dernières force pour préparer un ultime dîner au sien, ou encore le saisissant coup de foudre qui conclut une pêche aux huîtres.

Tous ces éléments enrichissent le propos, à la fois universel et spécifiquement japonais en jouant sur le côté traditionnel et décalé. La dimension méta apporte conjointement une distance amusée et une vraie émotion, notamment par le couple dont l'outrance est source de comédie et de passion (le début dans le cinéma puis la conclusion plus mélancolique où l'on ne rira pas à cette recette donnée dans un dernier souffle).

Tsutomu Yamazaki est parfait en mentor taiseux et mélancolique, le chapeau, la gestuelle et la réserve le rapprochant à sa manière de "l'étranger" à la Eastwood/Bronson, prêt à tirer sa révérence une fois sa mission accomplie. Quant à Nobuko Miyamoto (épouse et actrice fétiche du réalisateur), elle souffle un rare vent de fraîcheur qui se déploie dans les choix formels du film - l'éclairage soudainement éclatant alors que des consommateurs terminent enfin jusqu'au bout les ramen qu'elle a préparé. Un petit bijou qui sera un grand succès en Occident et plus particulièrement aux Etats-Unis (si votre petit restau japonais local se nomme Tampopo vous savez pourquoi désormais le film provoquant un essaim d'établissements ainsi rebaptisé). Un film qui fait rire, pleurer, saliver et incite à (re)prendre son billet pour le Japon.

 Sorti en bluray et dvd zone 1 chez Criterion et également disponible en dvd anglais chez Umbrella

lundi 14 mai 2018

Il Gaucho - Dino Risi (1964)

Mario Ravicchio, un attaché de presse financier "légèrement" à court d'argent, accompagne une compagnie de production italienne pour un voyage d'affaire en Argentine, afin de présenter un film lors d'un festival. Quand ce n'est pas avec les femmes, il passe le plus clair de son temps, a essayer de gagner un maximum d'argent, soit aux paris, soit en soutirant de l'argent auprès d'un italien expatrié, devenu un riche et prospère industriel...

Il Gaucho est une des plus belles réussites du duo Dino Risi/Vittorio Gassman. Un des atouts du film vient de son processus d'écriture singulier. Au départ il y a le postulat imaginé par Dino Risi d'une satire de cinéma se déroulant en suivant l'équipe d'un film durant un festival. Joignant l'utile à l'agréable le réalisateur choisit pour cadre le Festival de Mar Del Plata en Argentine durant lequel il tournera le film. La production soutient le projet mais Risi n'a qu'un mois pour pondre son scénario avant le début du festival et il s'envole donc pour l'Argentine en compagnie de son scénariste Ettore Scola. En journée Risi parcours le pays, repérant autant les lieux de tournages potentiels que les personnalités rencontrées dont il rapporte la description à Scola qui doit en alimenter son script. Le film débute sans scénario définitif et la méthode improvisée se poursuit, Scola travaillant d'arrache-pied pour alimenter Risi de scènes à filmer pour le lendemain, d'autant que les comédiens s'ajoutent également au processus créatif. Ces conditions amèneront une étonnante fluidité et spontanéité au film, la progression dramatique naissant plus de l'évolution des personnages que d'une construction narrative de séquences.

Vittorio Gassman retrouve ici un de ses fameux emplois de "Mattamore" arrogant en incarnant Mario Ravicchio, attaché de presse accompagnant l'équipe d'un film pour un festival en argentine. La satire bat son plein dès la caractérisation de l'équipe avec deux bimbos écervelées, une actrice vieillissante ou encore un scénariste gauchiste. Mario mène la petite troupe par sa truculence et sa fourberie. L'hypocrisie et les faux-semblants règne ainsi dès le départ, le festival et l'Argentine au sens large représentant une manne dont il faut profiter. On s'amuse ainsi de voir Mario habilement négocier la meilleure suite, esquiver le moindre d'hôtel frais supplémentaire et se faire payer tous ses repas avec une gêne toute calculée. Les séquences grinçantes s'enchaînent sans discontinuer et n'épargnent personne telle cette conférence de presse où les réponses illustrent l’égo de l’actrice déclinante Luciana (Silvana Pampani), la pédanterie intellectuelle du scénariste (Nando Angelini) et la profonde bêtise des deux starlettes (Annie Gorassini et Maria Grazia Buccella).

Tous représentent un instantané monstrueux de l'Italie mais qui fait pourtant briller les yeux de la population locale. Une des originalités du film est en effet de montrer la diaspora italienne expatriée depuis plus ou moins longtemps (et ayant plus ou moins réussie) en Argentine. Cette nostalgie du pays introduit donc des personnages haut en couleur comme le riche industriel Maruchelli (Amedeo Nazzari) forçant jusqu'à la caricature son italianité, mais offre aussi des séquences hilarantes comme cette dispute routière achevée dans le rire quand Mario comprendra que son interlocuteur est romain - la dimension régionale est un élément fondamental de la culture italienne dont les scénaristes savent toujours bien tenir compte.

Le film est constitué ainsi d'une suite de moments épars fustigeant autant les locaux que les nouveaux venus, la vraie découverte du folklore du pays (le tango, les gauchos) s'entrelaçant toujours à cette moquerie. En l'état et même par ce pur prisme cynique Il Gaucho aurait déjà été une excellente comédie. Mais c'est mal connaître Risi qui va bercer l'ensemble d'une vraie mélancolie. Endetté jusqu'au coup au pays, Mario compte sur l'aide de son ami Stefano (Nino Manfredi) depuis dix ans en Argentine pour le renflouer. Leur rencontre fait de faux-semblants et fanfaronnades fuyantes avant de s'avouer leur dénuement respectif constitue une des plus belles scènes du film.

Risi désamorce le vrai drame de l'instant en les montrant rieurs (mais c'est bien le rire du désespoir) sur leurs déconvenues, la scène amenant le ton plus désenchanté de la deuxième partie du film. L'Argentine représente une "terre promise" où tous sont venus chercher quelque chose en vain, et Risi s'éloigne de la caricature initiale pour scruter leur détresse. Le riche industriel s'accroche à une identité italienne qui s'estompe avec le déracinement, Stefano végète dans ce pays où il était venu réussir, Luciana sous ses airs hautain subira le camouflet d'un prétendant, sans parler de Mario dont les créanciers l'attendent à son retour.

La structure atypique du film laisse ainsi cette mélancolie se diffuser imperceptiblement entre deux éclats de rire (l'apparition hilarante d'un sosie d'Hitler) et sans jamais adoucir les personnages (Mario couchant avec l'épouse de Maruchelli), leur nature attachante naissant de cette imperfection. Toute l'histoire constitue ainsi une parenthèse enchantée estivale, insouciante et illusoire avant un retour au réel difficile. Risi conclut fort heureusement sur une note rieuse avec un dernier coup de griffe tordant quand un autre italien renommé s'apprête à débarquer en Argentine (piétinant au passage le semblant de sincérité des adieux). Vittorio Gassman entre grotesque et vraie belle nuance est une fois de plus grandiose et trouve un de ses meilleurs rôles chez Risi. L'expérience le marqua durablement, tout comme Ettore Scola pour lequel le tournage fut une vraie aventure.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC

dimanche 13 mai 2018

Drug War - Du zhan, Johnnie To (2012)

Lors d’une enquête, le capitaine de la brigade anti-drogue de Tianjin met sous les verrous un homme accusé d’être à la tête d’une importante fabrique de stupéfiants. Afin d’éviter la peine de mort, ce dernier apporte son aide à la police pour éradiquer le trafic et faire tomber le chef du réseau. Mais alors qu’un raid est lancé, le capitaine et sa brigade se retrouvent pris dans une spirale de violence que rien ne semble pouvoir arrêter...

Avec Drug War Johnnie To délaisse le terrain de jeu favori de ses polars, la tentaculaire Hong Kong laissant place à la Chine. Le postulat du film vient d'une recrudescence de la criminalité constatée en Chine et en particulier le trafic de drogue. Les conséquences sont à la fois sociales avec des provinciaux désœuvrées servant de mules mais aussi sanglantes avec une violence galopantes à travers une circulation des armes à feu accrue. Johnnie To et son acolyte Wai Ka-Fai vont se nourrir de tout cela pour leur scénario, somme de différents récits criminels recueillis auprès de la police des territoires chinoise. Johnnie To brode ainsi une classique histoire de gendarmes et voleurs à travers les problématiques et spécificités de ce cadre qui sans être inédit n'a pas forcément donné de polars mémorables - la censure chinoise tatillonne n'y étant pas pour rien.

Le thème du double et de la duplicité parcoure l'ensemble du film. Il repose tout d'abord sur les deux antagonistes du film, le capitaine Zhang Lei (Sun Honglei) et le trafiquant de drogue Timmy Choi (Louis Koo). Le second est sous la coupe du premier afin d'échapper à la peine de mort et va l'aider à remonter une filière. La détermination froide et la présence intimidante de Zhang Lei s'oppose ainsi à l'agitation de Timmy. La duplicité joue donc à des niveau différents pour chacun, le sang-froid du policier témoignant de sa ténacité et le mettant en valeur dans les moments de tension (ce moment où infiltré à doit consommer de la cocaïne pour donner le change) alors que Timmy semble toujours dans le calcul, ménageant la chèvre et le chou entre ses complices qu'il trahit et la police qui le contraint. Cette duplicité s'entrecroise ainsi dans l'interaction des personnages dans le doute mutuel constant mais aussi dans leur mission, le scénario réservant son lot d'instants de pure tension psychologique.

Le film démarre pied au plancher pour ne jamais relâcher la pression. Nous observons des professionnels au travail dont les traits de caractère s'esquissent dans les différentes actions parallèles (la filature d'un camion chargé de stupéfiant, les rencontres et les deals avec des barons de la drogue) que Johnnie To zèbre d'éclairs de violence saisissant. L'attaque d'un entrepôt sera l'occasion d'un mémorable morceau de bravoure mais c'est surtout la scène finale qui scotche par sa virtuosité. Johnnie To use de son art à confiner les antagonistes dans un lieu restreint avec ici une ruelle avoisinant une école primaire où toutes les forces en présence font se confronter.

La gestion de l'espace est magistrale, la graduation du suspense tout autant pour aboutir sur un gunfight dantesque et sanglant où les masques tombent. Louis Koo est particulièrement épatant dans son personnage égoïste dont la veulerie atteint là des sommets (jusqu'à une ironique scène finale). Une belle réussite pour un Johnnie To jamais aussi à l'aise que dans le polar.

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

jeudi 10 mai 2018

La Loi de la prairie - Tribute to a Bad Man, Robert Wise (1956)

1875. L'intraitable Rodock, éleveur de chevaux, n'hésite pas à lyncher tout voleur surpris sur ses terres. Mais un jour, cerné par une bande de malfrats, il ne doit son salut qu'à l'arrivée de Steve Miller. Reconnaissant, il l'engage dans son ranch…

Le touche à tout Robert Wise aura finalement peu donné dans le western, La Loi de la prairie constituant sa troisième (Ciel Rouge (1948) et Les Rebelles de Fort Thorn (1950) ayant précédé) et dernière incursion dans le genre. La star initiale du film est supposée être Spencer Tracy mais une mésentente avec Wise ainsi qu'une difficulté à supporter le tournage en altitude l'amène à jeter l'éponge au profit de James Cagney dont l'identité filmique n'est guère associée au western non plus. Il va pourtant brillamment s'insérer dans le genre dans le rôle de Rodock, impitoyable éleveur de chevaux. Le scénario de Michael Blankfort développe une trame assez classique mais assez démystificatrice du genre. C'est un sentiment qui naît à travers le regard du jeune "pied-tendre" Steve Miller (Don Dubbins), épicier à la ville et aspirant à la vie de cowboy. Après l'avoir sorti d'un mauvais pas, Rodock le prend sous son aile pour lui apprendre le métier.

La rigueur et l'excitation s'incarne donc à travers le charisme de Rodock pour le jeune homme, mais il va peu à peu en découvrir la face sombre. Son élevage se trouvant loin de toute civilisation et donc autorité légale, Rodock a appris avec le temps à se protéger des voleurs en appliquant sa propre loi. Il n'hésite donc pas à impitoyablement pendre les voleurs de chevaux, la sentence radicale servant de dissuasion aux autres comme le souligne les dialogues :

It's fear that keeps men honest. And with that hangin' today, I laid fear like a fence ten feet high, around my property !
Rodock est une figure ambivalente entre cette férocité qu'il applique à l'extérieur et la sensibilité dont il fait preuve dans l'intimité avec sa compagne Jocasta (Irène Papas dans son premier rôle hollywoodien) symbolisé par ce piano, objet délicat incongru dans ces terres sauvages. Cette dualité semble pourtant de plus en plus dure à tenir, Jocasta sentant bien que chaque tuerie altère toujours un peu plus la facette lumineuse de Rodock. La galerie de second rôles remarquables (Lee Van Cleef, Stephen McNally, Royal Dano) jouant les associés passés ou présent de Rodock représentent ainsi la dérive néfaste -et se reflétant physiquement et dans les attitudes- de l'existence de cowboy, là encore souligné par ce remarquable dialogue de Jocasta mettant en garde Steve :

This is not your kind of life. Look at the men in the bunkhouse : Baldy, and Fat Jones, and Abe. Never a chance for a family, or a home. In ten years, you're gonna' be like them - a "nobody" on a horse. That's what a wrangler is : a "nobody" on a horse. With bad teeth, broken bones, double hernia, and lice !

 Le déchirement représenté par la schizophrénie de Rodock s'affirme d'abord par le déchirement de chaque sortie pour le couple, avant la vraie scène choc de la pendaison qui fait basculer le film et amorce un triangle amoureux. La mise en scène de Robert Wise fait ainsi souffler sur toutes les scènes d'extérieur un vent de menace, les grands espaces voyant leur splendeur altéré par la photo contrastée de Robert Surtees qui imprègne ainsi le récit du caractère tempétueux de Rodock.

Tout peut voler en éclat à tout moment par la moindre de ses sautes d'humeurs si les évènements tournent en sa défaveur, si une attitude lui déplaît à travers une violence physique autant que psychologique. L'interprétation de James Cagney est remarquable, culminant dans un long final où sa sentence ne sera pas meurtrière mais particulièrement douloureuse dans une idée reprise plus tard par Sergio Leone dans Le Bon, La Brute et le truand (1966). Au bout de la souffrance et de la cruauté, c'est le moment de vérité qui verra notre héros se remettre enfin en question. Une belle réussite qui sur un postulat archétypal se montre finalement singulier et captivant.

 Sorti en dvd zone  français chez Warner

mardi 8 mai 2018

Train de nuit dans la Voie lactée - Ginga Tetsudō no Yoru, Gisaburō Sugii (1985)


Giovanni, issu d’une famille pauvre, doit travailler dur tous les jours pour prendre soin de sa mère malade. Heureusement, il peut compter sur l’aide de son ami Campanella. Néanmoins, ce dénuement en fait souvent la cible des moqueries, notamment d'un de ses camarades de classe nommé Zanelli. Un jour, éreinté, Giovanni finit par tomber d’épuisement au sommet d’une colline. C’est alors qu’il entend un bruit étrange, et réalise qu’il est assis dans un train avec Campanella. Encore plus étrange, ce train voyage à travers la Croix du Nord dans la Voie lactée !

Train de nuit dans la Voie lactée est un grand classique de l’animation japonaise mais aussi un de ses avatars les plus atypiques. Le film constitue la rencontre inattendue entre un classique littéraire singulier et l’inspiration d’un artisan pionnier de l’animation japonaise. Train de nuit dans la Voie lactée est l’œuvre la plus populaire de Kenji Miyazawa, étoile filante de la littérature japonaise dont la renommée se fera essentiellement à titre posthume. Artiste complet cumulant l’écriture de roman, poèmes et la peinture, Kenji Miyazawa était également un fervent bouddhiste et avait un fort intérêt pour les sciences notamment l’agronomie et l’astronomie. Cet ensemble de talents nourrit ainsi une œuvre riche malgré un décès prématuré à 37 ans, et dont la plus étudiée demeure la nouvelle Train de nuit dans la Voie lactée.

 Gisaburo Sugii est un choix à la fois évident et surprenant pour s’attaquer à ce monument littéraire. Le réalisateur est un pionner de l’animation japonaise dont il aura traversé toutes les mues au fil des décennies. Animateur sur Le Serpent Blanc (1958), premier film d’animation ambitieux de la Toei, Gisaburo Suggii sera par la suite un des fidèles collaborateurs d’Osamu Tezuka au sein du studio Mushi. Aux côtés d’autres noms devenu fameux comme Rintaro, Gisaburo Suggii façonne les codes de l’animation télévisée « à l’économie » sur Astro le petit robot et accompagne ensuite Tezuka dans l’aventure cinématographique Animerama avec la trilogie érotique que forme Les Mille et Une Nuits (1969), Kureopatora (1970) et Belladona (1973). Cette versatilité se traduira également lorsqu’il passera à la réalisation où il transpose à la télévision les très populaires mangas sportifs de Mitsuru Adachi (Théo où la batte de la victoire/Touch, Une Vie nouvelle), se charge de franchises lucratives avec Street Fighter 2 -le film (1994). 

 Gisaburo Sugii n’est donc certes pas un auteur mais son côté touche à tout en fait le choix idéal pour s’approprier au mieux la nouvelle. Les choix artistiques seront ainsi très forts, que ce soit avec le choix du dramaturge Minoru Betsuyaku (pour son premier travail au cinéma) au scénario ou encore du chara-design animalier du mangaka Takao Kodama qui fera des protagonistes des chats - choix controversé à la sortie, Kenji Miyazawa détestant notoirement les chats. Le film traduit idéalement les zones d’ombres et non-dits de la nouvelle tout en en évoquant la profonde mélancolie. La solitude du jeune Giovanni s’exprime ainsi à divers degrés. La cruelle ouverture le montre en cible des moqueries de ses camarades riant de sa distraction en classe. 

Vivant seul avec sa mère malade et obligé de travailler alors que son père est parti depuis longtemps en expédition de pêche, et semble avoir perdu le lien qui l’unissait à Campanella son ami d’enfance. Les environnements sont d’inspiration occidentale méditerranéenne (appuyant le choix de l’auteur de donner des noms italiens à ses personnages) tout arborant une dimension stylisée qui les rend irréel. Le village à l’architecture réaliste est ainsi contrebalancé par une végétation hors-norme (les arbres en forme de chou), les actes quotidiens tels que faire les courses par des séquences oniriques comme cette parade célébrant la voie lactée. Le lien unissant la véracité et facticité du récit demeure cette solitude profonde de Giovanni. Le visage inquiet de notre héros l’isole dans sa salle de classe, sa silhouette frêle se perd dans les somptueuses compositions de plan de décors étrange et le foyer est tout autant un lieu d’absence entre le père parti et la mère malade demeurant une voix invisible.

Tout ce mal-être va s’incarner dans la rêverie qui verra Giovanni embarquer dans un mystérieux train pour un voyage inconnu. Tous les lieux inconnus traversés ainsi que les rencontres inattendues du périple reflètent autant les préoccupations poético-religieuses de Kenji Miyazawa que les angoisses intimes de Giovanni. L’interprétation libre de certaines situations et/ou protagonistes laissent parfois penser à une version japonaise du Petit Prince (le chasseur d’oiseaux), l’omniprésence de la mort est synonyme de sombres présages ou du moins une incitation à réinterpréter le réel (on doute d’un coup que les parents de Giovanni soient bien vivants). Les ellipses déroutantes font perdre pieds, les allusions morbides (le naufrage du Titanic et ses fantômes) jette un pesant voile de spleen jusqu’à une déchirante séparation qui reliera le rêve au réel. 

Plusieurs visions seraient nécessaires pour capturer l’ensemble des symboles et des interprétations qui traversent cette œuvre envoûtante. Gisaburo Sugii aura exploité au mieux ce contexte de la première moitié des années 80 qui favorisait les œuvres d’animation adultes et au parti-pris originaux. Le film obtiendra d’ailleurs le Prix Noburō Ōfuji (en compagnie de glorieux lauréats tels que Le Château de Cagliostro (1979) et Nausicaa d’Hayao Miyasaki (1984), Gen d’Hiroshima (1983) ou encore Goshu le violoncelliste d’Isao Takahata (1981)). En bon artisan Gisaru Suggii ne retrouvera pareille ambition que par intermittence notamment avec Genji Monogatari (1987) autre grande adaptation littéraire (cette fois de Murasaki Shikibu) et retrouvera l’univers de Kenji Miyazawa en 2012 avec Budori, l'étrange voyage (où il reprend le chara-design de chat). N’oublions pas d’évoquer également le magnifique hommage au film et à la nouvelle que constitue le très beau L’île de Giovanni de  Mizuho Nishikubo (2014). 

Sorti en Bluray et dvd zone 2 français chez Rimini