Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 31 août 2011

Rachel et l'étranger - Rachel and the Stranger, Norman Foster (1948)


Ohio, XIXe siècle. Après la mort subite de sa femme, le fermier David Harvey assure seul l'éducation de son fils. Il décide de se remarier avec sa nouvelle servante, Rachel, qu'il traite comme une femme d'intérieur. Toutefois, l'arrivée d'un trappeur et son béguin pour Rachel va éveiller en David des sentiments insoupçonnés.

Rachel and the Stranger est un des grands succès de la RKO qui voit la rencontre des deux stars montantes Robert Mitchum et William Holden qui se disputent ici les faveurs de la déjà établie Loretta Young. Le scénario écrit par le futur blacklisté Waldo Salt s'inscrit dans une veine de film progressiste dont la production s'amenuisera avec la montée du Maccarthysme. La question posée ici sera donc ce qui définit la place d'une épouse et d'une mère au sein d'un foyer, ce que vont devoir apprendre ou réapprendre les personnages du film et qui va évidemment bien au-delà des simples tâches ménagère même pour la rude vie des pionniers dans un Ohio sauvage. C'est donc le poids de la morale et des apparences qui obliger William Holden récent veuf à faire d'une servante son épouse afin d'assurer une présence féminine à son jeune fils et faire son éducation.


Le film pose d'emblée des situations très machiste pour les désamorcer progressivement : Holden achète donc son épouse 18 dollars à crédit sans qu'elle ait son mot à dire et la traite comme tel, un objet. Sans réel sentiment pour unir ce foyer Lorreta Young est donc traitée comme la domestique qu'elle n'a jamais cessé d'être malgré le mariage par un Holden encore atteint par la perte de sa femme et son fils qui ayant assisté à sa "vente" n'a aucun respect pour elle.


C'est en retrouvant son statut de femme que Loretta Young va peu à peu gagner sa place. C'est là qu'intervient le très séducteur personnage de trappeur incarné par Mitchum qui par ses manières attentionnée redonne confiance à Rachel et réveille la jalousie de William Holden. De l'issue de ce triangle amoureux va donc pouvoir enfin naître un vrai couple et une famille. Filmé sobrement par Norman Foster, l'ambiance est donc plutôt intimiste et laisse exister les personnages à travers leurs travaux fermiers au quotidien. William Holden, emprunté et taciturne est touchant de maladresse quand Mitchum au sommet de sa beauté s'avère gouailleur et séduisant, poussant d'ailleurs la chansonnette pour la première fois au cinéma.


Loretta Young est très attachante également et exprime parfaitement l'assurance que gagne peu à peu son personnage jusqu'à refuser la place qu'on veut lui attribuer et mener les deux hommes par le bout du nez. C'est au cours d'un final plus enlevé face aux indiens (et seul vrai moment d'action du film) que pourront enfin s'éveiller les sentiments d'Holden et assez symboliquement après qu'un incendie ait tout détruit lui faire reconstruire son foyer. Plus comme une pièce rapportée mais comme un membre essentiel. Joli film.

Sorti en dvd zone 2 chez Montparnasse dans la collection RKO
Savourons le superbe timbre de Bob Mitchum avec une des chansons entendues dans le film.

mardi 30 août 2011

Two Lovers - James Gray (2008)


New York, quartier de Brighton Beach dans Brooklyn. Leonard se voit présenter par ses parents Sandra, fille du nouvel associé de son père. Leur union semble toute tracée et Leonard ne s'y oppose pas. Il rencontre également une voisine, Michelle, qui fait de lui le confident de sa relation avec un homme marié. Il tombe néanmoins profondément amoureux d'elle.

Habitué au long hiatus entre des films autant motivés par le difficile bouclage de budget que par la quête du sujet idéal, Gray semblait légèrement marquer le pas avec son film précédent La Nuit nous appartient. Aussi bon soit-il, ce dernier faisait figure de redite par rapport aux mémorables Little Odessa et The Yards. Gray y montrait pour la première fois certaines limites en sacrifiant la cohérence et la crédibilité de son script pour faire passer ses obsessions, l’auteur prenait le pas sur le narrateur (Joachin Phoenix transformé en flic de terrain en un clin d’œil…).

Dénué des ressorts du polar, Two Lovers renouvelle miraculeusement les thématiques du cinéaste en les inscrivant dans un cadre plus intimiste et réaliste, l’espace new yorkais évoquant le meilleur de la veine dramatique d’un Woody Allen.On retrouve donc Joachin Phoenix, dans un rôle à la fois proche et éloigné de celui de La Nuit nous appartient : jeune adulte en pleine dépression suite à une rupture, le personnage se retrouve pris entre deux feux.

D'un côté la sécurité, représentée par la douce et aimante Sandra Vinessa Shaw), qui faciliterait grandement les affaires de ses parents, de l'autre le risque, incarné par la fantasque et belle Michelle (Gwyneth Paltrow), dont le cœur est pourtant déjà pris par un homme marié. Gray délivre ici une adaptation officieuse des Nuits Blanches de Dostoïevski qu’il s’appropriait en ajoutant à cette dimension de dépit amoureux ses propres questionnements sur la famille, la responsabilité (la principale différence étant la présence du second amour Vinessa Shaw et des parents du héros symbole de tradition).

On retrouve cette idée, récurrente chez Gray, du choix difficile entre la tradition familiale, prison symbole de renoncement, et l’envie d’un ailleurs différent, d’horizons nouveaux, le héros se retrouvant toujours à devoir sacrifier ses désirs. Cependant, loin de la solennité de ses fresques policières, l’opposition de ces deux voies s’avère plus complexe que précédemment. Bien que présente, la pression familiale n’est pas si forte que cela, et ce n’est pas d’elle que proviendront les déboires de notre héros, mais plutôt du personnage ambivalent et perturbé de Gwyneth Paltrow, qui trouve ici son meilleur rôle.

Tout comme Joachin Phoenix, le cœur du spectateur penche immédiatement pour Paltrow. Gray multiplie ainsi les idées pour apporter charme et candeur à leur relation : ainsi de cette belle trouvaille à la fois dramatique, drôle et romantique, qui fait s'épier et communiquer les personnages par les fenêtres de leurs immeubles en vis-à-vis. Gwyneth Paltrow se rend immédiatement attachante par sa légèreté et sa fragilité dans ce rôle magnifiquement écrit, et sa douleur, conjuguée à celle de Joachin Phoenix, donne naissance au moment le plus intense du film lors de cette étreinte fiévreuse sur le toit d’un immeuble, au milieu du froid glacial. Sans aucun doute une des plus fulgurantes et poignantes scène d’amour qui soit et qui s’oppose à celle plus sobre avec Vinessa Shaw précédemment, la convention de l'une s'opposant à la passion de l'autre.

Le personnage de Michelle revêt un rôle autant symbolique que dramatique au sein du récit. Cette position qu’elle occupe dans l’immeuble d’en face incarne un futur à la fois proche et inaccessible aux yeux de Leonard, loin de la cage dorée qu’est la demeure de ses parents. C’est le trouble et les atermoiements de Gwyneth Paltrow qui semblent réduire cet espoir à l’état de chimère ainsi que l’inégalité de leur relation, l’un n’apportant bienfait à l’autre que par ce qu’il représente (une ouverture, respiration pour Joachin Phoenix), et par le manque qu’il comble (une chaleur et une présence pour Paltrow ). En dépit de la sincérité de leurs sentiments, les deux héros ne font donc que se croiser, fuyant ou courant après quelqu’un (ou quelque chose), avant le terrible renoncement final. Cette nouvelle veine de Gray trouve son plus bel aboutissement dans l'habile association de la tragédie, propre à la filmographie du cinéaste, à un prosaïque récit d’amour non réciproque, la délicate alchimie offrant ce qu'un récit intime peut posséder de plus intemporel dans son déroulement.

Gray retrouve ici son directeur photo de La Nuit nous appartient, Joachin Baca- Asay, mais leur association s’adapte au ton plus feutré de ce film. Ayant atteint le summum de l’emphase sur son film précédent, Gray se montre plus subtil ici, en focalisant essentiellement sa mise en scène sur l’interprétation de ses acteurs (le travail en amont avec Joachin Phoenix aurait été particulièrement intense), et leurs interactions. Loin d’être une régression, cette option fait naître l’émotion par la transfiguration de l’anodin, que ce soit un geste, un regard, toujours saisi avec justesse et humanité par Gray, qui rend belle la banalité de l'amour naissant. Le plus bel exemple de cette évolution serait l’échange sans paroles et lourd de sens des «two lovers» à travers leurs fenêtres, quelques instants après leur scène d’amour.

Le mal être de Leonard aura d’ailleurs étonnamment répondu avec celui de Joachin Phoenix ce qui explique sans doute la force de sa prestation dans son dernier rôle à ce jour. James Gray par cette approche épurée et à fleur de peau atteignait enfin le pic mélodramatique attendu (le final est aussi terrible qu’inoubliable avec ce dernier regard éteint de Phoenix) et réalisait son meilleur film. On est impatient qu’il lui donne enfin un successeur.



Sorti dans une belle édition chez Wild Side

Masterclass de James Gray au Forum des Images en lien ici pour les fans

lundi 29 août 2011

Le Secret Magnifique - Magnificent Obsession, Douglas Sirk (1954)


 
Bob Merrick, riche play-boy, est victime d'un accident. Il voit sa vie sauvée grâce à un inhalateur emprunté au Docteur Wayne Philips, qui, victime d'une crise cardiaque au même moment, décède faute d'avoir eu accès à son appareil respiratoire. Dès lors, rongé par la culpabilité, le riche héritier va tout faire pour se racheter...

 Le Secret Magnifique inaugure la grande série de mélodrames Universal qui de 1954 à 1959 avec Mirage de la vie consacreront Douglas Sirk comme auteur et incitera à une analyse approfondie de son œuvre. Au départ pourtant rien de tout cela puisque Magnificent Obsession naît d’une pure logique commerciale et plus précisément de l’initiative du producteur Ross Hunter de produire un remake d’un mélodrame à succès des années 30 réalisé par John Stahl. Douglas Sirk, choisit pour réaliser le film n’est guère à l’époque le plus en vue des émigrants germaniques débarqués à Hollywood à l’orée des années 30/40 pour fuir le nazisme à l’inverse d’un Fritz Lang ou d’un Billy Wilder et fait plutôt figure d’exécutant doué. Le succès immense du Secret Magnifique et des autres mélodrames à suivre en éveillant un intérêt certain pour Sirk permettra également de lever le voile par la suite sur d’autres réussites de sa période américaine (comme la piquante adaptation de la vie de Vidocq A Scandal in Paris) et de ses films allemands.

Sirk s’entoure ici de plusieurs collaborateurs (bien qu’il ait déjà travaillé avec la plupart auparavant) qui le suivront tout au long de cette grande série de films. Parmi eux on trouve Le compositeur Frank Skinner (qui signe un sublime thème principal inspiré du l'étude no 3 en mi majeur de Chopin), le directeur photo Russel Metty, Rock Hudson dont c’est un des premiers rôles majeur (et dont Sirk contribua grandement à façonner l’image cinématographique) et Jane Wyman star déjà établie à l’époque. Sirk réunira d’ailleurs à nouveau le couple dans le suivant Tout ce que le ciel permet. Si Le Secret Magnifique est formellement splendide, il se fait plus sobre que Tout ce que le ciel permet justement ou encore de Mirage de la vie (ces derniers étant rappelons- le les sources d’inspiration de Todd Haynes pour son bel hommage avec Loin du Paradis). Les émotion s'y expriment de manière sobre par les nuances du technicolor de Metty et des motifs récurrents de Sirk tel que les reflet et visions à travers les vitres.

Il faut dire que l’emphase est plutôt à chercher du côté de l’histoire en elle-même, faites de personnages plus grands que nature (Rock Hudson qui passe de riche playboy oisif à chirurgien renommé en fin de film !), de hasards et coïncidences improbable, de rebondissements énormes à la dramatisation exacerbée, l’ensemble étant porté par une philosophie mystique et religieuse prononcée. C’est d’ailleurs l’occasion de contredire une idée reçue encore trop vivace (et que Sirk contribua un peu à véhiculer dans son passionnant livre d’entretien avec Jon Halliday où il apparait parfois quelque peu aigri et blasé), à savoir que les mélodrames de Sirk sont teintés d’ironie et à voir en ricanant au second degré.

Pourtant si c’était réellement le cas Le Secret Magnifique qui est son mélodrame le plus ouvertement irréaliste ne dépasserait pas le statut de soap sirupeux et bondieusard qu’il aurait pu être en de mauvaises mains. La seule distance est à chercher dans l’association que fait Sirk entre le matériau populaire qu’il adapte, le grand public auquel il est destiné et l’emphase des grandes tragédies classiques où les drames immenses font surgir les personnages les plus purs et les sentiment les plus noble.

Rock Hudson, véritable force de la nature fait donc ici tour à tour office de bon et de mauvais génie pour Jane Wyman, causant involontairement la mort de son mari et puis sa cécité et passant l’essentiel du film à tenter de réparer sa faute. Pour cela il doit faire sienne la philosophie contenue dans ce titre Magnificent Obsession et consistant à servir en secret son prochain sans attendre de remerciement en retour. Riche héritier égoïste, il trouve dans sa recherche de rédemption un réel sens à sa vie et finalement l’amour en réussissant à gagner le cœur de celle à qui il a causé tant de maux. Sirk parvient à donner une dimension intime et sentimentale bouleversante à toute cette grandiloquence.

Parmi les séquences les plus touchantes, on n’oubliera pas ce moment où Jane Wyman gagné par le désespoir (après que les médecins lui aient appris qu’elle ne retrouverait pas la vue) s’enfonce dans les ténèbres de sa chambre avant que l’arrivée de Hudson l’éclaire et lui redonne espoir.

Le réalisateur n’esquive pas l’aspect religieux contenu dans le scénario (le don de soi, le sacrifice, la rédemption...), le mentor bienveillant incarné par Otto Kruger faisant presque figure d’ange. La scène où Hudson en plein doute avant l’opération lève les yeux et reprend courage en croisant le regard rassurant de Randolph qui observe l’action en hauteur est particulièrement explicite sur ce point, tout comme le regard "divin" en plongée qui suit.

Tout ce qui aurait pu apparaître quelque peu abstrait au spectateur devient ainsi concret à travers le parcours initiatique de Rock Hudson et de la conviction et la passion qu’il met à devenir un homme meilleur. L’important est de se donner une raison pour y parvenir et c’est sans doute là que se trouve la découverte de ce Secret Magnifique. Chef d’œuvre.


Sorti dans une belle édition chez Carlotta ainsi que tous les autres grands mélodrames de Sirk. Les anglophones pourront &galement se laisser tenter par les très belles éditions Criterion.

dimanche 28 août 2011

La Prisonnière Espagnole - The Spanish Prisoner, David Mamet (1997)


Joe Ross, jeune inventeur d'un mystérieux procédé susceptible de faire la fortune de ses employeurs, est inquiet et craint de se faire avoir par ces derniers. Une rencontre, apparemment fortuite, avec l'homme d'affaires Jimmy Dell renforçant ses doutes...


Du milieu à la fin des années 90, l’interrogation sur la réalité du cadre ou des personnages qui nous entourent semble être un thème de prédilection qui donnera de grands films dans des genres très divers. Cela va de la fable The Truman Show (1998) au thriller Ouvre les yeux (1997), en passant par la SF de Matrix ou le polar culte Usual Suspects. C’est d’ailleurs vers l’horlogerie suisse de Bryan Singer (mais aussi du The Game de David Fincher, sorti la même année) que tend cette Prisonnière Espagnole, un des tout meilleurs films de David Mamet.

Mamet évite volontairement l’esbroufe des films précédemment cités pour faire reposer son intrigue manipulatrice sur sa brillante écriture, qui évoque plutôt un exercice hitchcockien. En effet, l’argument du film a tout du fameux McGuffin si cher au Maître du Suspense, avec un système révolutionnaire dont on ne saura rien si ce n’est l’attention certaine qu’il provoque chez divers êtres peu recommandables. Son créateur Campbell Scott va donc devoir se méfier de tout et de tout le monde lors d’une première partie paranoïaque à souhait, où rien ne semble ce qu’il paraît être, où chaque regard, phrase où élément anodin va se révéler le rouage d’une redoutable machination.

David Mamet, qui avait déjà fait montre d'un certain brio pour ce type de récits alambiqués avec son brillant Engrenages (1987), donne ici dans le pur exercice de style où il n’oublie cependant de faire exister ses personnages. On devine ainsi les origines modestes et l’ambition du héros, sur lesquels sauront jouer ses ennemis, Rebecca Pidgeon, qui compose un attachant personnage de secrétaire amoureuse…

L’autre force du film est de ne céder à aucun canon du grand spectacle. L’atmosphère est ici feutrée, amicale (la photo chaleureuse de Gabriel Beristain) et le trouble ne perce que fort discrètement dans les notes de Carter Burwell. En ce sens, Mamet applique avec talent de manière cinématographique le principe de la prisonnière espagnole, vraie et très ancienne méthode d’escroquerie reposant sur la mise en confiance et la création de lien affectif avec la victime.

Le film, propret et sans aspérités, ne nous cueille donc que plus brillamment lorsque les éléments du puzzle se dévoilent, bien aidé par le double jeu d’un sacré casting où on trouve notamment Steve Martin, Ben Gazzara ou Ed O’Neill. L’une des grandes réussites de son auteur.

Ressorti récemment en dvd zone 2 chez Carlotta

vendredi 26 août 2011

Metello - Mauro Bolognini (1970)


Metello Salani naît à Florence en 1872. Sa mère morte en couches, il est élevé par de pauvres paysans chez qui son père, un ouvrier sablier anarchiste, l'a mis en nourrice peu avant de mourir dans un accident de travail. Il n'a pas vingt ans quand il retourne dans sa ville natale où, adopté par les amis anarchistes et socialistes de son père, il devient maçon.

Parmi les grandes réussites de Bolognini, Metello prolongeait les préoccupations sociales de ses œuvres conçues avec Pasolini tout en s'inscrivant dans la lignée de leur dernière collaboration en commun, La Viaccia. Ce dernier film marquait le virage de Bolognini pour la grande adaptation littéraire et le film en costume. Pourtant si la La Viaccia était le reflet des drames sociaux sombres et résignés de l'époque (à l'image de Rocco et ses frères, Mamma Roma), Metello est bien différent. Au moment de la sortie du film, l'Italie a entamé ses douloureuses "Années de Plomb" où durant une décennie le pays vivra au rythme des attentats et des revendications des extrémistes de tous bords. Adapté d'un roman de Vasco Pratolini, Metello n'est donc pas un choix innocent pour Bolognini qui use du contexte d'époque comme d'un miroir adressé au présent afin de le prévenir des dérives du passé.

L'histoire nous dépeint donc le destin du jeune Metello (Massimo Ranieri) qui se voit dès son plus jeune âge lié aux soubresauts sociaux de son époque. La formidable séquence d'ouverture le voit encore nourrisson perdre sa mère épuisée au gré d’une énième provocation de son père ouvrier anarchiste qui ne tardera pas à succomber également. Tout est alors fait pour éloigner Metello de Florence et de toute influence politique mais la vie et le sang bouillonnant en lui en décideront autrement. Toute l'intrigue à travers les différentes rencontres et actions menée par Metello laisse constamment entendre que notre héros en dépit de ses efforts va suivre le même funeste chemin que son père.

Une initiative noble mais que Bolognini teinte constamment d'ambiguïté. Au départ jeune ouvrier cherchant simplement à subsister Metello se trouve rapidement confronté aux injustices les plus cruelles, entre salaires de misère et répression violente d'un gouvernement à la solde des patrons. Bolognini interroge pourtant le jusqu'au boutisme des ouvriers et de leur mouvement, que ce soit le Parti incapable de les soutenir financièrement en temps de grève ou de la notion de groupe primant sur l'individu sous l'apparente fraternité et camaraderie ouvrière...

Le patron tel que dépeint ici n'a d'ailleurs rien du despote inhumain et exploiteur, plutôt un homme soumis à la loi du marché. Metello lui-même n'est pas exempt de reproche lorsqu'il délaisse son épouse (Ottavia Piccolo) pour sa belle voisine, une bourgeoise méprisant tous ses principes. Les moyens de moins grandes envergures (c'est particulièrement criant sur l'ellipse où Metello effectue son service militaire) offrent paradoxalement une plus grande authenticité à la reconstitution de Bolognini, toujours épaulé par le fidèle chef décorateur Piero Tosi.

Sans atteindre tout à fait la perfection plastique de Bubu de Montparnasse à venir l'année suivante, Metello par sa sobriété distille une tonalité nostalgique et mélancolique à cette Florence du XIXe (soulignée par le beau générique en noir et blanc où le score romantique de Ennio Morricone) et rend palpables les milieux modestes traversés.

La photo diaphane d'Ennio Guarnieri associée aux cadrages de Bolognini confère certaines vues absolument somptueuse, véritable tableaux en mouvements témoins d'une la recherche picturale constante. Massimo Ranieri, chanteur de variété reconverti acteur est parfait de fougue, de hargne et de passion dans ce premier rôle. Il véhicule un charme et une authenticité qui l'humanise et fait comprendre les différents errements de son parcours vers une forme de sagesse.

Le couple qu'il forme avec Ottavia Piccolo sera si convaincant que Bolognini les réunira à nouveau dans Bubu de Montparnasse l'année suivante. Les moments les plus délicats du film leurs sont réservés, notamment la relation épistolaire par laquelle se noue leur amour ou encore l'appel des femmes nommant leurs hommes à l'extérieur de la prison. Cette question autour du choix entre convictions politique et famille sera plus prononcé encore dans le futur Liberté, mon amour.

C'est autour d'eux et de leur réunion que se situe le vrai enjeu du film, savoir si Metello réitéra les errements de son père et mènera sa famille à sa perte. Les revendications politiques obtenues de haute lutte passent ainsi au second plan quand arrive la séquence finale dont le mimétisme parfait avec celle d'ouverture fait le lien entre passé et présent, pour une issue qui annonce des lendemain plus apaisés.

Disponible en dvd zone 2 chez SNC/M6 Vidéo


Extrait du magnifique générique de début

jeudi 25 août 2011

Huit Heures de sursis - Odd Man Out, Carol Reed (1947)

Johnny McQueen est le dirigeant d'une organisation clandestine irlandaise. Kathleen et sa mère le cachent chez elles. Là, Johnny échafaude un hold-up qui permettra de financer les activités futures de son groupement. Malheureusement, pendant le hold-up, les choses tournent mal : Johnny est blessé et ne peut plus regagner sa cachette. Il disparaît dans les ruelles de Belfast. Immédiatement, une chasse à l'homme de grande envergure est mise en place, et la ville se retrouve quadrillée par la police. Le chef de celle-ci est bien décidé à capturer Johnny et les autres membres du gang. Quant à Kathleen, elle se décide à partir à la recherche de Johnny.
 
Classique absolu du cinéma anglais, Odd Man Out est pour Carol Reed et James Mason le film de la reconnaissance internationale et une œuvre qui constituera une évolution majeure pour chacun d’eux. Carol Reed est encore à l’époque un metteur en scène au talent certain mais difficile à cerner dans ses thématiques et motifs stylistiques. Tout comme Michael Powell, il débute au milieu des années 30 en mettant en scène des "quota quickies", ces courts films en forme de complément de programme salle pour les productions américaines. Dans cette veine, sa plus belle réussite sera Bank Holiday (1938), tranche de vie d’un groupe de personnages ordinaires profitant du weekend de congé donnant son titre au film. On est là assez éloigné des thrillers haletant qui feront la renommée de Reed, tout comme dans son autre succès avec Margaret Lockwood, The Stars look Down (1940), qui fait montre des mêmes préoccupations sociales avec la description d’une communauté minière du nord de l’Angleterre. Lorsqu’il donnera enfin dans le suspense, dur de distinguer complètement sa patte sur Train de nuit pour Munich, excellent film d’espionnage et variante référencée (car signée des mêmes scénaristes Sidney Gilliat et Frank Launder) de Une Femme disparaît (1938) d’Alfred Hitchcock. La fresque historique The Young Mr Pitt (1942) souffrira des mêmes maux avec un contexte et un message sous-jacents rappelant Lady Hamilton d’Alexander Korda. Invisible ou sous influence, le style de Carol Reed ne se révèlera donc qu’avec Odd Man Out, le sujet lui donnant enfin manière à s’exprimer de façon personnelle.

Pour James Mason, la problématique est différente. L’acteur est à ce moment-là la plus grande star masculine anglaise grâce au succès commercial des mélodrames tournés pour la Gainsborough. Il se spécialise alors dans les rôles de méchants flamboyants et outranciers, dans les mélodrames en costumes survoltés que sont The Man in Grey (1943) ou The Wicked Lady (1945). Des films aux excès jubilatoires mais qui l’enferment dans une sorte de caricature dont il cherchera à se sortir après They Were Sisters (1945), dernier rôle de ce type comme chef de famille tyrannique. Le succès de Huit heures de sursis lui ouvrira les portes d’Hollywood et la possibilité de dévoiler un registre bien plus riche que ce qui lui valu d’être surnommé par la critique anglais « the man they loved to hate ». L’équilibre du film tiendra donc aux preuves paradoxales qu’ont à faire le réalisateur et sa star. Carol Reed devra enfin afficher un style visible et personnel pour imposer l’atmosphère que réclame le script de  R.C. Sherriff (adapté du roman éponyme de  F.L. Green) et James Mason à l’inverse se rendre invisible avec une prestation aussi intense que sobre, loin de l’extravagance qui a fait sa gloire. L’acteur si célébré pour son charisme, sa prestance et sa diction suave trouve ainsi l'un de ses rôles majeurs (c'était d'ailleurs de son propre aveu sa meilleure performance) avec un personnage totalement effacé.
Dès l'ouverture, Carol Reed escamote toutes les occasions qui lui sont donnée de mettre en valeur sa star. Le film ne débute pas avec lui mais un de ses acolytes rejoignant la réunion secrète de l'organisation et on arrive à la fin du discours où il échafaudait les dernières lignes de leur prochaine action, un hold up servant à financer leur mouvement. Privé d'affirmer sa position de chef à l'écran, Johnny McQueen (James Mason) se voit même remis en cause en privé au détour d'un dialogue nous révélant qu'en cavale après une évasion, il n'est pas dans les meilleures disposition physique pour mener l'opération. D'emblée se ressent une lassitude mentale chez le personnage qui nous fait douter de lui, ce que confirmera sa faiblesse qui fera du hold up un fiasco.

Huit Heures en Sursis fut à l'époque un film précurseur et risqué au sein du cinéma anglais en adoptant le point de vue d'un rebelle irlandais. Le scénario n'en est pas moins critique envers le choix d'une action armée symbolisée par la lente dérive de James Mason. Celui-ci a en effet franchi la ligne qui sépare l'opposant politique du meurtrier en abattant un homme qu'il n'a su maîtriser lors du vol. La faiblesse mentale cède à une plus physique qui va le ronger pour le reste du film où blessé et mourant il va entamer un véritable chemin de croix à travers un Belfast nocturne et oppressant où il est traqué de toute part.

James Mason offre une prestation stupéfiante avec un personnage pourtant totalement inactif, à la présence de plus en plus spectrale qui ne laisse aucun doute sur sa destinée. Tantôt totalement absent, tantôt délirant le temps de surprenantes séquences oniriques orchestrées par Carol Reed, c'est une longue et douloureuse odyssée qu'effectue là Johnny McQueen. Reed, grandement inspiré par le réalisme poétique français (l'atmosphère nocturne pesante, la photographie sombre et l'illustration de l'architecture de la ville n'est pas sans rappeler Les Portes de la Nuit ou Le Jour se lève entre autres) confère une aura hallucinée à cette ville par le regard fiévreux de James Mason.

Quant à la mise en scène s'abstient de ses effets, c'est la multitude de rencontres du héros qui prolonge le cauchemar partagée entre les quidams prêts à le livrer pour une récompense, d'autres l'abandonnant à son sort par crainte de la police et ceux l'aidant subrepticement afin de ne pas subir les représailles de ses complices.

La rédemption tant attendue (Reed multiplie les symbole religieux dans les derniers instants) ne pourra être accordée à Johnny McQueen (si ce n'est via le personnage de Lukey et sa prise de conscience) lors d'une dernière demi-heure où le drame atteint des sommets de noirceur tragique, seulement la présence de celle qu'il aime (excellente Kathleen Ryan) dans un intense final sacrificiel. Très beau film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening dans la collection "Les Films de ma vie"

Extrait