Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 30 décembre 2011

No et moi - Zabou Breitman (2010)


On dit de Lou qu’elle est une enfant précoce. Elle a treize ans, deux classes d’avance et un petit corps qui prend son temps. Elle a une mère emmurée dans les tranquillisants, peu d’amis, et le ressenti aigu d’un monde qui va de travers. Lou doit faire un exposé sur une jeune femme sans abri. Elle en a vu une à la Gare d’Austerlitz. Une qui fait la manche, demande des clopes, s’endort sur la table du café lorsque Lou lui offre à boire pour l’interviewer. Elle a 18 ans, s’appelle No, Nora en fait mais tout le monde dit No, et bientôt Lou ne pourra plus se passer d’elle.

En une petite dizaine d’années, l’actrice réalisatrice Zabou Breitman aura réussi une œuvre d’une remarquable cohérence. Chaque film, même dans ses défauts, aura témoigné d’une volonté de constante remise en question au service d’un cinéma au croisement d’une pure vision d’auteur et d’une fibre émotionnelle à fleur de peau. Consacrée dès son premier film, Se souvenir des belles choses (2001), Breitman y cédait pourtant (en dépit de beaux moments et d'une interprétation intense de Bernard Campan et Isabelle Carré ) à un sentimentalisme dont l’intensité était sur la corde raide d’un pathos forcé. Le suivant, L’Homme de sa vie (2006), tombait exactement dans le travers inverse, où la sophistication narrative et visuelle (les discussions répétées dans le jardin en auront épuisé plus d’un) finissait par annihiler toute l’émotion de cette histoire d’homme marié (Campan à nouveau) troublé par l’attirance qu’il ressent pour son voisin gay (Charles Berling).

Cet équilibre entre grands sentiments et recherche esthétique, Zabou Breitman avait fini par l’atteindre avec le splendide Je l’aimais (2008). L’assise narrative préétablie du roman d’Anna Gavalda permettait alors à la réalisatrice de mieux équilibrer les différentes directions qu’elle souhaitait proposer. Enfin confiante en le matériau qu’elle racontait, Zabou se débarrassait au fil du film de tous les tics agaçants qui entachaient les précédents (pathos lourdement appuyé, acteurs en sur régime, vaines afféteries visuelles) pour aboutir à une histoire d’amour fougueuse, passionnée et puissamment romanesque dans un cadre contemporain. On tenait là l'un des plus beaux drames adultères français depuis La femme d’à côté de Truffaut (avec Les Sentiments de Noémie Llvosky en 2003), surclassant les autres tentatives poussives du genre comme Les Regrets de Cédric Kahn.


Bien qu’elle se soit montrée réticente à s’attaquer de nouveau à une adaptation, on pouvait donc se montrer confiant en voyant Zabou mettre en image le roman No et moi de Delphine Le Vigan. Le défi est pourtant différent cette fois, avec une trame, des thèmes et des personnages assez éloignés du ton adulte adopté habituellement. L’histoire dépeint la rencontre de deux solitudes.

 D’un côté Lou, jeune adolescente de treize ans isolée par sa nature d’enfant précoce surdouée. Trop mûre pour le monde des adultes avec des parents moins attentifs et pris dans leurs soucis quotidiens, et trop jeune pour le si clanique monde du lycée puisqu’elle a deux ans d’avance. De l’autre No, jeune sans abri élevée à la DASS, aussi exubérante que Lou est éteinte, comme pour compenser une enfance sans amour et un avenir sans espoir. Le lien se fait lorsque Lou est amenée à réaliser un exposé sur les SDF.

 Zabou use à merveille de la narration à la première personne du livre, la voix off témoignant du regard de Lou sur monde. Ce regard est observateur, un peu ironique (la scène où elle compte les lycéennes vêtues de bottes) mais surtout distant pour une héroïne éloignée des agitations de son âge. Cette froideur détachée s'estompe avec la rencontre de No, véritable livre ouvert d’émotion tranchant avec le masque de Lou. Le scénario révèle subtilement les manques que chacune est amenée à combler chez l’autre. Paradoxalement, Lou ressent une affection quasi maternelle pour No, qui se sent aimée et protégée pour la première fois par cette gamine. Lou trouve quant à elle un modèle féminin à qui s’identifier puisque sa mère dépressive (jouée par Zabou Breitman elle-même) n’est plus qu’une ombre depuis un terrible drame familial.

Tout comme cette voix off s’enhardit (la froideur du début laisse place à toute une gamme d’émotions plus maladroitement et sincèrement exprimée), la réalisation se libère aussi pour illustrer cette amitié hors norme. Caméra à l’épaule pour accompagner les folles courses dans Paris, la spontanéité des éclats de rire, montage dynamique et même des séquences d’animation donnent vie aux tribulations de No et Lou. Le monde gris indifférent (pour Lou) et menaçant (la rue où vit No) s’orne enfin de joie et de bonheur lumineux.

 La réussite du film tient grandement à l’interprétation de son duo principal. La jeune Nina Rodriguez est formidable de justesse en adolescente perdue, dissimulant constamment un bouillonnement sous ses airs de petite fille modèle. Quant à Julie-Marie Parmentier, bien que déjà presque trentenaire, elle incarne parfaitement cette jeune paumée infantile autant dans les comportements inhérents à la vie dans la rue (parler très fort, constamment somnolente car demeurant éveillée pour ne pas se faire voler ses affaires dans la rue) que dans sa sensibilité à fleur de peau.

Pour exemple cette bouleversante scène où elle retrouve sa mère qui refuse de lui ouvrir sa porte (c’est d’ailleurs une constante du film, ces enfants physiquement ou symboliquement livrés à eux même…). Antonin Chalon (fils de la réalisatrice) complète parfaitement le duo en meilleur ami turbulent, empêchant la relation de prendre une tournure malsaine. 

La réalité rattrape pourtant cette belle histoire, Lou étant trop jeune pour supporter le besoin d’amour énorme de No, tandis que cette dernière est encore trop victime de ses démons pour accepter l’amour idéalisé qui lui est voué . Si la séparation est inéluctable, Zabou Breitman aura accompagné ce court moment de toute la sensibilité et toute l’inventivité dont elle est désormais capable dans ce qui est à ce jour son film le plus maîtrisé et le plus touchant.

Sorti en dvd chez Diaphana




Et vu que ça sera le dernier texte du blog pour 2011 bonne année un peu en avance et rendez-vous en 2012 !

jeudi 29 décembre 2011

New York 1997 - Escape from New York, John Carpenter (1980)

En 1988, suite à une explosion de criminalité aux États-Unis, l'île de Manhattan est devenue une ville-prison. En 1997, alors que le président des États-Unis se rend à une importante conférence, son avion Air Force One est détourné par des terroristes. Le président parvient à s'enfuir en s'éjectant à bord d'une capsule de survie qui s'écrase au cœur de Manhattan. Il est aussitôt retenu en otage par les prisonniers de l'île. Le responsable de la sécurité, Bob Hauk, fait alors appel à Snake Plissken, un redoutable hors-la-loi et lui donne 24 heures pour sauver le président en échange de sa grâce.


Grand classique de John Carpenter, Escape from New York s’affirme à cette étape de sa carrière comme son film le plus aboutit et surtout le plus représentatif de sa personnalité. Si on excepte le potache Dark Star inaugural et plus création collective que film personnel, les premiers films de Carpenter surent chacun poser les jalons essentiels de sa future filmographie. Assaut, remake officieux et moderne de Rio Bravo est la profession de foi de ce grand admirateur de Howard Hawks dont il reprend tous les motifs (personnages taciturne qui se définissent et tissent leur lien dans l’action, maîtrise bluffante du scope). Halloween chef d’œuvre de l’épouvante le pose en digne disciple d’Hitchcock et dévoile son attirance pour le mal, le goût du mystère et à nouveau cet art de l’épure narrative et visuelle.

Avec Fog Carpenter se fond définitivement dans le créneau du cinéma de genre (et fantastique plus précisément) et montre sa capacité à en tirer des scripts toujours inventifs et surprenant. Il ne manquait à cet ensemble que le Carpenter iconoclaste et politisé qui explosera notamment dans l’excellent Invasion Los Angeles et New York 1997 vient corriger cela. Le film est issu d’un des premiers scénarios écrit par Carpenter qui le relance lorsqu’il piétine sur son futur projet d’alors Philadelphia Experiment. Lorsqu’il le proposa pour la première fois aux producteurs en 1974, les portes se refermèrent devant ce récit un peu trop caustique envers le Président des Etats-Unis alors qu’on nage en plein scandale du Watergate. Quelques années plus tard, fort du succès d’Halloween et dans un contexte politique plus propice le film pourra enfin se faire. L’inspiration de Carpenter est multiple sur New York 1997.

La montée d’insécurité croissante dans la ville de New York et les films angoissants et violent inspirés de ce cadre (Un Justicier dans la ville surtout) donne un arrière-plan fort au réalisateur qui va l’exacerber. Carpenter décide également de reprendre à son échelle le formidable point de départ du roman SF de Harry Harrison Le Monde de la Mort où l’homme le plus dangereux de l’univers se voit justement envoyé en mission sur la planète la plus dangereuse de la galaxie.

A l’écran, cela donnera donc cette cité de New York désormais condamnée par des murailles autour de l’île de Manhattan et réduite à une prison à ciel ouvert dans une zone de non droit où les criminels sont livrés à eux même sans espoirs de sortie. Lorsque des terroristes font s’écraser Air Force One dans ces lieux sinistres (avec une séquence tristement prémonitoire où Air Force One percute un gratte-ciel) c’est un malfrat plus dangereux encore qui est envoyé pour le sauver, amnistie à la clé. Presque tous les films de Carpenter sont des westerns masqués et Escape From New York s’avère le plus manifeste entre tous. Le pitch délesté de ses aspects futuristes est typique du genre et avec Snake Plissken on a un archétype du héros solitaire taciturne et digne descendant des Eastwood et autres John Wayne.

Carpenter en amplifie la dimension asociale avec cette formidable création qu’est Snake Plissken. Le personnage est un double filmé et radical du réalisateur qui n’a de héros que le nom. Sociopathe uniquement préoccupé par lui-même, Snake n’agit que dans son propre intérêt (ce moment où il passe son chemin imperturbable alors qu’une femme est violée sous ses yeux) et s’avère rétif à toute autorité sauf s’il est contraint et forcé. A nouveau tel un héros de western, sa réputation quasi légendaire le précède partout ici manifestée par un amusant leitmotiv où chaque personnage le reconnaissant lui affirme qu’il le croyait mort.

Formidable rencontre artistique et naissance d’une belle amitié entre Carpenter et Kurt Russel (les deux avaient collaborés sur un téléfilm à succès Le Roman d’Elvis ou Russel interprétait le King), ce dernier se détachant des rôles propret de Disney dans lesquels il a débuté. Le bandeau sur un œil borgne tandis que le valide vous gratifie du regard le plus dédaigneux, barbe de trois jours et l’allure menaçante, il EST Snake Plissken.

Hormis la présence du World Trade Center datant forcément le film, l’illusion reste intacte près de 30 ans plus tard malgré un budget limité. Les grands films de SF de l’époque (Alien, Blade Runner…) sont ceux qui auront su inscrire leur futur dans un prolongement du monde contemporain plutôt que d’en mettre plein la vue avec une esthétique trop dépaysante.

New York 1997 est dans cette lignée avec son univers dont l’architecture laissent deviner la nature totalitaire, la sobriété de sa technologie dans l’ensemble purement fonctionnelle et sans artifice. Les trucages « à l’ancienne » restent parfaits avec cet usage brillant de maquettes, de matte painting et de trucages visuels qui offrent des vues impressionnante de ce New York carcéral (l’arrivée en planeur de Snake).

La science du montage et du cadrage (l’usage du cinémascope de Carpenter est sans égal dans le cinéma récent) entretiennent cette crédibilité qu’on doit notamment à un certain James Cameron responsable d’une grande partie des effets visuels. Le paysage apocalyptique et menaçant de New York sera filmé à Saint-Louis dont les extérieurs se prêtaient bien à cette désolation puisque la ville en crise avait subit un grand incendie qui ravagea un partie des quartiers en 1977. Le film impose ainsi une esthétique maintes fois copiée (les allures de punk peroxydés des malfrats) mais jamais égalée.

La science de l’épure de Carpenter atteint ici des sommets avec cette introduction glaciale (sur une voix off de Jamie Lee Curtis héroïne d’Halloween et Fog) qui pose avec concision le contexte. Le scénario limpide nous emmène d’un point à un autre selon les informations et les rencontres (tout en s’autorisant des pauses surprenantes comme lorsque Snake pourtant pressé par le temps s’assoit un moment, dépité), le tout sans fioritures ou apartés quelconques une vraie leçon de narration classique dont Carpenter est le chantre.

Le rythme se fait haletant de bout en bout dans un récit riche en péripéties (la traversée finale du pont de Brooklyn inoubliable) et personnages haut en couleurs : Ernest Borgnine en taxi candide, Lee Van Cleef manipulateur Hauk, Harry Dean Stanton fourbe et calculateur Brain (assisté par la plantureuse Adrienne Barbeau épouse de Carpenter à l’époque) et un terrifiant Isaac Hayes en Duc de New York.

Carpenter associe avec brio cette influence western avec les atmosphères surnaturelles d’Halloween et Fog notamment les premières scènes nocturnes dans la prison, avec son obscurité menaçante, ses silhouettes quasi spectrales (Romero et ses zombies ne sont pas loin lorsque surgissent de terrifiants êtres des égouts) rendent les lieux non seulement dangereux mais inquiétant et hanté lors de la découverte à travers le regard de Snake.

La conclusion fait du cynique Snake l’être le plus droit et moral du film, celui qui va jouer un drôle de tour à ce Président qui ne vaut finalement guère mieux que les criminels qui l’on séquestrés (Donald Pleasance parfait de couardise). John Carpenter exprime ainsi son iconoclasme et son individualisme de manière sobre et cinglante, et c’est sur les nappes synthétiques de son score hypnotique (qui fera école dans la musique électronique) que l’on quitte Snake, poor lonesome cowboy rebelle des temps futurs qui s’éloigne lentement. Un grand film dont Carpenter tirera une suite fort dispensable quinze ans plus tard…

Sorti en en dvd zone 2 français chez Studio Canal, également en zone 1 chez MGM avec un bonus de taille à savoir la scène d'introduction coupée au montage.



Et la fameuse scène d'introduction judicieusement coupée mais une curiosité à voir.

mercredi 28 décembre 2011

L'Héritage - L'eredità Ferramonti, Mauro Bolognini (1976)


À Rome, en 1880, Gregorio Ferramonti qui a fait fortune dans la boulangerie, méprise et rejette ses trois enfants, Mario, Pippo et Teta, qu'il accuse de ne pas l'aimer et de n'en vouloir qu'à son argent. Teta est mariée à Paolo Furlin, haut fonctionnaire du Ministère des Travaux Publics et bientôt député. Mario est un spéculateur maladroit, couvert de dettes de jeux, qui collectionne les maîtresses. Pippo est un faible qui se lance sans succès dans un négoce de quincaillerie. Il acquiert son fonds de commerce des époux Carelli, dont il épouse la fille, Irène, laquelle entreprend, à des fins arrivistes, de réconcilier et de séduire toute la famille Ferramonti

Quinze après La Viaccia, le film qui fit de lui le grand esthète du récit en costume, Mauro Bolognini en réalisait l'œuvre jumelle avec L'Héritage. Le point de départ de l'intrigue est identique avec un conflit familial autour d'un héritage et la période historique également, 1885 pour La Viaccia et 1880 pour L'Héritage dans une Italie en pleine mutation. Le regard du réalisateur a cependant changé entretemps et c'est par les différences de cette variation sur un même thème qu'on jugera de cette évolution thématique. La Viaccia se situait à Florence dans un milieu ouvrier modeste tandis que L'eredità Ferramonti se situe dans une Rome fraîchement (et contestée) promue capitale du pays au sein de la grande bourgeoisie. Le plus important surtout c'est la bienveillance envers les personnages malgré la tonalité sombre (dans l'esprit d'un Rocco et ses frères) qui régnait dans le film de 1960 tandis qu'il n'y a presque personne à sauver dans L'Héritage.

Les deux précédentes œuvres de Bolognini, les très politisés Vertiges et Liberté, mon amour avaient amorcés cette tonalité plus amère chez celui qui avait osé un final poignant et plein d'espoir quelques années plus tôt dans Metello. La situation contemporaine agitée du pays (abordée indirectement dans Vertiges et Liberté mon amour) semble avoir déteint sur son humeur et ce n'est donc pas un hasard de le voir délivrer son œuvre la plus âpre en adaptant le roman de Gaetano Carlo Chelli.

Le film s'ouvre sur les échanges haineux d'une famille brisée. Gregorio Ferramonti (Anthony Quinn) vieil homme ayant fait fortune dans la boulangerie réunit autour de lui ses enfants alors qu'il décide de prendre sa retraite. Pour lui aucun d'entre eux ne semble digne de lui, que ce soit le faible de caractère Pippo (Luigi Proietti), le flambeur Mario (Fabio Testi) ou la vénale Teta (Adriana Asti) et c'est tout naturellement qu'il leur annonce qu'il ne leur léguera rien de sa fortune considérable. Il leur reproche leur manque d'affection et de n'être intéressé que par son argent mais une scène au début révèlera la dureté dont l'homme est également capable lorsqu'il confisque à un ouvrier une misérable pièce trouvée dans sa boulangerie.

Si on retrouve la beauté formelle typique du réalisateur avec ses cadrages en forme de tableaux vivant, ses mouvements de caméras opératiques et la photo somptueuse d’Ennio Guarnieri, l'ensemble dégage une surprenante froideur. Alors que les élans romanesques de Metello ou Bubu de Montparnasse transcendaient par l'émotion cette recherche plastique on est ici dans la pure étude clinique distanciée.

On se trouve dans une Rome sale, sinistre et en pleine reconstruction où l'on va constater les changements des mentalités en cours. D'un côté l'existence austère et sans plaisir d'un Anthony Quinn qui ne goûte guère à la bagatelle malgré ses richesses et de l'autre ses enfants aux moyens limités qui mènent la grande vie. Gregorio est un homme qui s'est élevé à la force du poignet et au franc parlé brutal, ses descendants préfèrent accumuler les courbettes dans la haute société dans l'espoir d'une récompense.

Le lien entre ses deux mondes va se faire par le personnage de Dominique Sanda. Issue d'un milieu modeste, elle allie la détermination impitoyable de Gregorio (et à sa manière la patience de "l'entrepreneur" dans ses manigances) et les gouts de luxe de ses enfants, à mi-chemin entre l'ancienne et la nouvelle génération. Faussement timide et introvertie, elle va se révéler une ambitieuse sans scrupule qui va cajoler, séduire et finalement tromper tout le monde pour s'adjuger l'héritage.

Belle-fille attentionnée qui trouvera la faille dans la solitude du vieil ours bourru qu'est Gregorio, épouse attentionnée pour Pippo et amante torride pour Mario (formidable première étreinte où Fabio Testi manipulé pense avoir eu l'initiative) elle est fausse en tout point. Dominique Sanda est fabuleuse (et judicieusement récompensée du Prix d'interprétation féminine à Cannes en 1976), séductrice et charnelle mais avec toujours ce discret regard en coin où on devine le calcul constant dans les actions. Tout ce monde s'avère grandement détestable dans cette intrigue en forme de partie d'échecs où l'enjeu reste uniquement matériel avec le legs du patriarche.

Pourtant Bolognini n'oublie jamais que ses protagonistes n'en reste pas moins humains et c'est par l'expression de leurs émotion qu'ils se perdront : Irène (Dominique Sanda) trop joyeuse lorsqu'elle approche du but, Mario (excellent Fabio Testi) le séducteur qui tombe amoureux contre tout attente et surtout Gregorio qui s'endort pour de bon après avoir goûté les joies du sexe une dernière fois. Au final le constat s'avère identique et aussi cinglant que La Viaccia (les puissants sont toujours vainqueurs) mais sans désormais qu'on s'émeuvent du sort de victimes tout aussi méprisable en définitive.

Sorti en dvd zone 2 chez Seven Sept, édition un peu ardue à trouver tout de même

Extrait

mardi 27 décembre 2011

Les Gangsters - Payroll, Sidney Hayers (1961)


Des gangsters pillent la camionnette blindée transportant les salaires d'une compagnie. Le chauffeur est tué. Sa femme se lance dans son enquête, parallèlement à la police.

Une redoutable série noire bien retorde qu'on retient surtout désormais pour être le premier rôle en anglais de Françoise Prévost. Le point de départ est classique. Une bande de malfrats projettent de braquer un fourgon blindé depuis longues semaines. Leurs plans sont contrecarrés par l'arrivée d'un nouveau modèle de véhicule dont la sécurité est bien plus difficile à franchir.

Heureusement pour eux, ils possèdent une taupe au sein de la compagnie avec le modeste Denis Pearson (William Lucas) qui va leur donner les plans de la camionnette afin qu'ils en trouvent les points faibles puisqu'ils sont mécaniciens dans le civil. La première partie dépeint donc la minutieuse préparation du casse et parallèlement insère des scénettes qu'on pense futiles sur le quotidien des agents de la compagnie et leur vie de famille, ainsi que des rapports orageux entre la taupe et son épouse Jackie (Françoise Prévost).

La scène de braquage, filmée au cordeau par Sidney Hayers est une merveille de tension et de violence sèche à l'issue spectaculaire. Passé ce moment, le film part dans une direction étonnante. Tous les protagonistes même les gangsters sont dépeints comme des "monsieur tout le monde" plongé dans une situation inhabituelle. Pour les auteurs du hold-up, c'est un coup d'éclat inespéré qu'ils ne vont pas savoir gérer pour faire profil bas.

L'informateur sombre dans le remord et la paranoïa tandis que son épouse par son trouble devine le fin mot de l'histoire et entame une liaison avec le redoutable chef de gang incarné par Michael Craig. Ce qu'ils n'avaient pas prévus, c'est la vengeance impitoyable de l'épouse d'un des convoyeurs tués. On saisit alors l'importance des apartés bucoliques du début et Billie Whitelaw femme au foyer quelconque au départ devient une veuve glaciale bien décidé à faire payer les meurtriers de son époux.

Le script (adapté d'un roman de Derek Bickerton) joue intelligemment de la frêle allure du personnage en donnant un tour bien plus sournois à sa vengeance. Elle va briser psychologiquement les truands amateurs à coup de lettre anonymes, d'appels téléphonique dans le vide et de filature dans un Newcastle sinistre et grisâtre qui se prête parfaitement à cette ambiance de film noir. Billie Whitelaw est parfaite de froideur et de détermination (et un regard d'une intensité incroyable) et il est dommage que le film ne s'appuie pas plus sur elle au lieu de laisser la place à des moments plus classiques sur l'errance et la suspicion des gangsters et aussi les manigances de Françoise Prévost un peu trop mise en avant.

Le final est redoutable d'efficacité avec notre veuve qui traque les meurtrier jusqu'à une ultime séquence jubilatoire (et qui l'absous avec un peu d'hypocrisie morale) tandis que ceux-ci se seront joyeusement trahis entre eux auparavant le temps de mémorables retournements de situations. Très alerte et diablement efficace, porté par une mise en scène nerveuse de Sidney Hayers, un très bon thriller.

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres anglais.

lundi 26 décembre 2011

La Canonnière du Yang-Tse - The Sand Pebbles, Robert Wise (1966)


En 1926, en Chine, la canonnière américaine San-Pablo patrouillant sur le Yang-Tse Kiang dans les environs de Changsha, se retrouve en plein cœur de la première guerre civile chinoise opposant les forces nationalistes de Tchang Kaï-chek aux communistes.

Sous ce mastodonte du film de guerre se cache une des œuvres les plus personnelles de Robert Wise. Il poursuivit en effet ce projet d'adaptation du roman de Richard McKenna avec ténacité et il est vrai qu'on y retrouve (sur un mode plus pessimiste) les velléités humaniste du Jour où la Terre s'arrêta notamment. La véracité des descriptions de Richard McKenna (qui servit réellement sur une canonnière nommé San Pablo en 1936 mais situe son roman dix ans plus tôt) incite également Robert Wise à faire preuve d'un réalisme sans faille durant la pré production.

Les extérieurs furent tournés à Hong Kong et Taiwan (première production internationale d'envergure sur l'île dont l'industrie cinématographique allait se moderniser quelques années plus tard avec le passage de King Hu) le vrai fleuve Yang-Tsé ne pouvant être investi pour cause de relations diplomatiques glaciales entre les USA et la Chine et certains intérieurs à Los Angeles. Pour le reste, c'est une logistique titanesque qui eut cours avec la construction à l'échelle d'une canonnière (basée sur le modèle de USS Villa-Lobos bâtiment espagnol saisi par les USA du le conflit opposant les deux pays à la fin du XIXe comme le réel San Pablo en fait) entièrement rééquipée, un casting prestigieux (Steve McQueen, Richard Attenborough) pour un tournage qui explosera rapidement les délais puisque des 9 semaines initialement prévues la production s'étalera sur sept mois.

Tous ces moyens sont au service d'un récit profondément pacifique et antimilitariste. Nous y suivons la destinée de Jake Holman (Steve McQueen), modeste chef machiniste fraîchement affecté sur le San Pablo. La première partie pose patiemment la situation géopolitique chinoise d'alors. Colonisé par les occidentaux depuis un siècle déjà, le peuple chinois subit le mépris et le racisme ordinaire de ces derniers en terrain conquis.

On découvre cette situation tout d'abords via les civils durant le périple de Holman pour rejoindre son navire (ce qui permet d'initier le début de romance avec la missionnaire jouée par Candice Bergen) lors d'un dîner où la condescendance tranquille des envahisseurs s'avère sans limite. Wise délivre un flux précieux d'information durant cette longue introduction, notamment la division des chinois en multiple faction qui empêche toute forme de rébellion sérieuse et rend ainsi la patrouille des canonnières (et celle du San Pablo en particulier) quasi inutile et plus symbolique qu'autre chose.

Cette situation s'affirme à plus petite échelle plus tard sur le San Pablo où les soldats sans tâche s'en remettent oisivement à leur coolies chinois pour les tâches domestiques pour des exercices militaires de façades. Seulement Holman ne joue pas ce jeu-là et s'avère immédiatement un dangereux grain de sable sur le navire. Totalement désintéressé par la chose militaire et un patriotisme quelconque, il refuse de déléguer et s'avère réellement concerné par sa tâche contrairement à ses camarades. Richard Crenna est excellent également en capitaine suivant mollement le protocole et sa détresse n'en sera que plus grande lorsque les évènements s'envenimeront.

A l'image de ce monde colonialiste, la canonnière s'avère donc une communauté double entre maître et subalterne, dominants et dominés. Deux évènements viendront troubler cet état de fait avec la poignante histoire d'amour entre Richard Attenborough et une jeune chinoise (Marayat Andriane plus connue sous son pseudo Emmanuelle Arsan auteure des best-seller érotique Emmanuelle !) dont il cherche à payer la dette mais aussi un Holman contraint qui se lie d'amitié avec un coolie (Mako grand habitué du second rôle exotique du cinéma US notamment dans Conan le Barbare) auquel il enseignera les rudiments du métier. Ces deux liens seront mis à l'épreuve lors de moments d’une cruauté révoltante (la vente aux enchères de Maily) et trouveront une issue tragique.

Sous le cadre dépaysant et les impressionnantes séquences maritimes, c'est donc un récit plutôt intimiste qui se noue. C'est l'occasion pour Steve McQueen de déployer tout la finesse et la sensibilité de son jeu (lui qui affirmait être incapable de pleurer à l'écran cède à ces émotions le temps d'un bref et beau moment) en ne se reposant pas sur son seul (et incroyable) charisme avec ce qui est parmi ses prestation les plus fragile (qui lui vaudra sa seule nomination à l'Oscar. Holman est un être taciturne et refermé sur lui-même qui en s'ouvrant va également se trouver déchiré entre son devoir, sa morale et ses amours. La facette guerrière n'apparait donc que dans la toute dernière partie lorsque l'inattendu se produit avec la rébellion chinoise.

Entre la barbarie fanatiques des chinois trop longtemps opprimés et la lâcheté des américains (avec une situation explosive où ils ne peuvent répliquer qu'en cas d'attaque direct sous peine d'incident international) nul choix possible pour Holman constant la vacuité de tout cela (la saisissante dernière scène avec un McQueen en état second est des plus parlante). Robert Wise déploie toute sa maestria filmique lors d'une incroyable et sanglante traversée de barrage sur le fleuve ou d'un gunfight désespéré en conclusion. Un très grand film de guerre et un des chefs d'œuvres de son auteur.

Sorti en édition collector en dvd zone 2 français mais choisir plutôt l'édition zone 1 qui comporte la version longue (rallongée de 15 minutes) du film et dotée de sous-titres français.


vendredi 23 décembre 2011

El Perdido - The Last Sunset, Robert Aldrich (1961)


O'Malley, coupable de meurtre, est poursuivi par le shérif Dana Stribling. Alors qu'il fuit vers le Mexique, O'Malley décide de rendre visite à Belle Breckenridge, qu'il a aimée, seize ans plus tôt. Quand il la retrouve, il apprend qu'elle est mariée et qu'elle a une fille de seize ans, Missy. John Breckenridge, un ivrogne et un lâche, cherche des hommes pour conduire son troupeau jusqu'au Texas. O'Malley accepte, contre le cinquième de ce troupeau. Quand Stribling le rejoint, O'Malley lui propose de reprendre son ancien métier de cow-boy et de l'aider à conduire les bêtes jusqu'à la ville où il est justement recherché pour meurtre...

The Last Sunset se situe dans une période creuse de la carrière de Robert Aldrich. Après avoir aligné les chefs d'œuvres dans la première moitié des années 50, le réalisateur marquait le pas après l'échec du Grand Couteau. La fermeture de sa société de production Associates and Aldrich (qui renaîtra de ses cendres grâce au succès des Douze Salopards) l'obligeait à accepter des projets impersonnels où il ne s'impliquera guère (Sodome et Gomorrhe officieusement dirigé par Sergio Leone) et lui faisant perdre de son pouvoir de décision sur ses films.

Cela s'avérera particulièrement vrai sur El Perdido où Kirk Douglas acteur et producteur via sa société Bryna (en difficulté à l'époque par la production couteuse de Spartacus) s'oppose dès le départ à son réalisateur qu'il ne juge pas assez impliqué Aldrich convoquant (selon Douglas) sur le tournage des scénaristes avec qui il travaille sur ses futurs projets. Tout cela donnera un résultat bancal mais néanmoins réussi et très significatif avec notamment La Vengeance aux deux visages de Brando sur les mutations en cours du western américain.

On sent bien les entraves posées par Kirk Douglas à Aldrich dont le sens de l'excès et la violence ne surgissent que par intermittences, notamment lors des accès de rage de O'Malley (ce moment où il tente d'étrangler un chien) où une terrible scène révélant la lâcheté de l'époux alcoolique joué par Joseph Cotten. Ici la violence est plus sourde et retenue que véritablement active mais n'en est pas moins intense. Les liens passés tumultueux qui lient les personnages instaurent ainsi une tension de tous les instants.

Rock Hudson pourchasse ainsi le criminel Kirk Douglas meurtrier de son beau-frère et les deux vont devoir s'associer en attendant de passer la frontière mexicaine pour convoyer le troupeau conduit par Joseph Cotten, époux claudiquant de Dorothy Malone amour de jeunesse de Douglas. La tension entre Hudson et Douglas n'atteint pas tout à fait les sommets attendus malgré l'interprétation irréprochable car le personnage d'Hudson semble moins fouillé et mis en valeur mais la rivalité amoureuse qui interviendra à mi film exprime bien ce qui oppose et rapproche les deux héros.

Kirk Douglas avec son allure d'archange noir et ses instincts de tueurs sans remords évoquent immédiatement le Lancaster de Vera Cruz. On découvrira pourtant progressivement un être passionné, romantique et figé dans le passé où Dorothy Malone adolescente fit chavirer son cœur. L'acteur délivre là une de ses prestations les plus sensibles, la dureté masquant toujours une âme écorchée vive (magnifique déclaration nocturne dans le désert).

Hudson est lui une figure solide et rassurante (qui représente plus l'avenir que la nostalgie douloureuse qu'éveille Douglas) pour une touchante Dorothy Malone dans un superbe rôle de femme mûre et marquée par la vie.

Ce nœud d'intrigues confère une tonalité romanesque inhabituelle chez Aldrich, qui vire même au psychanalytique dans une dernière partie audacieuse où flotte un parfum d'inceste. L'action se fait finalement assez rare (hormis un fulgurant affrontement en pleine tempête de sable) et le ton très introspectif et rêvé des dernières scènes envoute totalement : l'arrivée d'une sublime et virginale Carole Linley en robe jaune éveillée à la féminité, le regard chargé de souvenir et de désir de Douglas prêt à commettre l'irréparable...

Une révélation finale renforce encore la teneur mélodramatique de l'histoire et lorsqu’Aldrich daigne enfin céder aux canons du genre lors du duel final, c'est une profonde mélancolie qui en guide l'issue avec un sacrifice déchirant. Malgré les défauts dû à sa gestation houleuse (rythme très inégal) un beau western qui n'a pas à rougir face aux autres tentatives d'Aldrich dans le genre.

Sorti en dvd zone 2 françcais chez Sidonis dans la collection western.