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mardi 9 octobre 2012

Marianne de ma jeunesse - Julien Duvivier (1955)


Au pensionnat aristocratique bavarois sis dans le château d'Heiligenstadt, Vincent Loringer est considéré comme un garçon singulier par les autres élèves. Il chante des airs exotiques d'une voix mélancolique en s'accompagnant à la guitare. Un jour, lui et quelques camarades s'embarquent pour aller explorer les rives de l'autre côté du lac. Ils s'aventurent dans une propriété qu'on dit abandonnée et, lorsqu’apparaît une ombre dans la vieille demeure, ils regagnent précipitamment leur pensionnat sans Vincent. Quand celui revient beaucoup plus tard, il est comme transformé et semble contempler avec émerveillement quelque chose d'intangible. Il raconte alors qu'il a rencontré la plus angélique des créatures répondant au doux nom de Marianne.

Julien Duvivier réalise avec Marianne de ma jeunesse un des derniers avatars de cette vague du fantastique poétique qui vit jour et triompha dans le cinéma français des années 40 avec des chef d'œuvres comme Les Visiteurs du Soir de Marcel Carné (1942), L'éternel retour de Jean Delannoy ou encore La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946). Le genre se caractérise par une inspiration issue des contes et légendes inscrites le plus souvent dans le folklore français et surtout célébrant un romantisme pur, innocent et absolu où se développe un sens du merveilleux lui conférant une vraie identité le démarquant de l'épouvante gothique anglo-saxonne ou de l'expressionnisme allemand.

Marianne de ma jeunesse offre donc un sursaut tardif du genre (le prochain grand coup d'éclat du fantastique français Les Yeux sans visage de Georges Franju (1959) ira chercher son inspiration sur des territoires plus novateurs) et déroge d'ailleurs pas mal au règles précitées.

Exit les légendes française pour une adaptation du roman de l'auteur allemand Peter de Mendelssohn Douloureuse Arcadie/ Schmerzliches Arkadien et paru en 1932, ainsi qu'une intrusion du fantastique plus ténu, reposant plus sur l'atmosphère instauré par Duvivier que par le surnaturel avéré des évènements. Ces prémisses dote d'ailleurs cette production franco-allemande d'un exercice devenu plus rare depuis le muet et les débuts du parlant à savoir le tournage d'une version allemande avec la même équipe technique parallèlement à la française (et simplement nommée Marianne) et où Horst Buchholz remplace Pierre Vaneck pour le rôle du héros Vincent (entre autres) tandis que la belle Marianne Hold est présente dans les deux films.

 J'entends ta voix, Vincent ! Depuis vingt années, elle me relie à notre adolescence ; j'entends ta voix ! Elle est le sortilège qui ressuscite le vieux château cerné de forêts et d'animaux farouches. Ce château d'Haeiligenstatd où nous connûmes. Ce château des brouillards que ta présence peupla de mystères et de rêves. À l'appel de cette voix dont l'écho hante encore les sous-bois, les sentiers d'ombre s'entrouvrent ; à son ordre magique, la nuit escamote les clairières des forêts, et le château se dresse dans ma mémoire comme il surgissait jadis des aurores. J'entends ta voix, Vincent Loringer, voyageur du bout du monde... d'un autre monde peut-être... Tu es venu Vincent, et tout s'éveilla...

C'est sur cette voix-off habitée et étrange que s'ouvre le film tandis que se déploie des visions élégiaques de sous-bois embrumés, de cerfs majestueux à l'arrêt et de ce saisissant décor naturel où apparaît cet imposant château ( les extérieurs se partagèrent entre le Château de Hohenschwangau en Allemagne et celui deFuschl am See en Autriche). Surtout la voix-off dévoile déjà par ce mariage du lyrisme de l'intonation et des images le thème principal du film qui est celui de la nostalgie et du souvenir.

Pour le narrateur Manfred (Gil Vidal), cette nostalgie est surtout celle du moment particulier passé dans ce pensionnat de garçon au cadre si particulier, des moments paisibles qui s'y sont déroulé et des camarades hauts en couleurs rencontrés, tout cela dévoilé dans introduction limpide. Ce qui marque pourtant cette époque à jamais, c'est le passage de Vincent dit "L'Argentin" (Pierre Vaneck dans son premier grand rôle).

Rêveur, paisible et nimbé d'une aura étrange, Vincent fascine ses camarades par les récits de sa vie sauvage en Argentine, ses dons pour la musique et sa communion avec la nature dont toutes les créatures s'apaisent à son contact. Cette sensibilité à fleur de peau sera mise à rude épreuve lorsqu'il résoudra l'énigme de la maison hantée faisant face au pensionnat de l'autre côté du lac. Parti suivre des camarades en périple d'initiation, il va y faire la rencontre de celle qui ne quittera plus ses pensées désormais, Marianne (Marianne Hold).

 L'aspect chaleureux du souvenir exprimé au départ devient alors un fardeau bien difficile à porter. La rencontre entre Vincent et Marianne agit comme un rêve éveillé par la magnifique force évocatrice du décor (incroyables créations de Jean d'Eaubonne et Willy Schatz), l'amour immédiat et absolu naissant entre eux et surtout la brièveté de leur échange. Dès lors le souvenir de cette vision devient un précieux trésor à conserver, faisant passer Vincent de la pure exaltation quand il est encore vivace (la scène de joie alors qu'une tempête apocalyptique se déchaîne) et le désespoir le plus total quand il commence à s'estomper, faisant même douter de sa réalité.

 La question du rêve est plusieurs fois posée puisque Marianne vient combler le manque affectif ressenti par Vincent par l'absence de sa mère à laquelle il est très attachée (attachement presque incestueux comme il est suggéré au début avec un baisemain d'adieu laissant à penser qu'il s'agit de sa fiancée, on ne verra jamais le visage de cette mère à la beauté tant vantée et qui a peut-être les traits de Marianne) et les entrevues avec sa dulcinée sont uniquement dépeintes à travers des récits rapportés de Vincent qui sera finalement le seul à l'avoir vue, la première apparition étant d'ailleurs sous forme de peinture.

Dès lors le récit se partage entre l'obsession apportant une certaine dimension psychanalytique et l'expression d'un romantisme pur et total à travers la prestation rêveuse et déterminée d'un Pierre Vaneck lunaire.

 Si les scènes d'amour n’évitent pas toujours la mièvrerie appuyée (Marianne Hold très belle mais pas forcément très convaincante), Duvivier par sa mise en scène affirme lui sa croyance absolue en cette romance par l'onirisme qui baigne l'ensemble du film et les images fabuleuses imprégnant durablement la rétine.

Les cerfs attendant Vincent à sa fuite de l'école au petit matin, le concert improvisé dont les notes semblent traverser le lac pour appeler une Marianne pas encore rencontrée (symbolique confirmée par la première entrevue où elle lui lance un étrange Ainsi c'est vous comme si elle l'attendait depuis ce moment)ou encore cette première expédition inquiétante au château hanté offrent des séquences absolument somptueuses où le réalisateur atteint une magie rare.

Cette inspiration servira également à explorer des terrains plus troublants où le personnage affirmant de manière plus charnelle son désir sera aussi le plus néfaste à travers le personnage de Lise (Isabelle Pia). Duvivier ose un érotisme dérangeant (l'actrice ayant déjà la vingtaine mais paraissant bien plus jeune dans le film) avec ses tentatives de séduction où elle se déshabille en ombre chinoise face à Vincent ou quand elle nage nue dans le lac près de lui. En opposition à l'amour pur et innocent de la pensée entre Vincent et Marianne, le sien plus concret est aussi synonyme de pulsions néfastes (la mort de la biche de Vincent) dont elle obtiendra un châtiment radical.
 Baigné de la certitude de la passion de Vincent et du doute de sa réalité, le film évoque par moment une version filmée du Grand Meaulnes (dont aucune adaptation n'a jamais convaincu) dans l'idée. Contrairement au roman d''Alain-Fournier, l'explication ne poindra ici jamais et le récit s'achève magnifiquement sur Vincent à la poursuite de son amour, dans la réalité ou en songe.


Sorti en dvd zone 2 français aux Editions LJC

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