Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 29 septembre 2013

Ultimatum - Seven Days to Noon, John et Roy Boulting (1950)


Un scientifique anglais s'échappe d'un centre de recherche en emportant une bombe atomique. Dans une lettre qu'il envoie au Premier Ministre britannique, il menace de réduire à néant le centre de Londres si, dans un délai d'une semaine, le gouvernement n'annonce pas la fin des recherches dans le domaine. Des agents spéciaux de Scotland Yard essayent de dénicher et d'arrêter le savant fou, avec l'aide du futur beau-fils de l'assistant de ce dernier.

« Notre monde est menacé par une crise dont l'ampleur semble échapper à ceux qui ont le pouvoir de prendre de grandes décisions pour le bien ou pour le mal. La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. Détourner cette menace est le problème le plus urgent de notre temps. »

« J’ai fait une grande erreur dans ma vie, quand j’ai signé cette lettre. » 

Ces deux phrases que l’on doit à Albert Einstein –la seconde évoquant la lettre qu’il envoya à Roosevelt et qui déclencha le Projet Manhattan débouchant sur la première arme atomique avec les conséquences que l’on sait- s’inscrivent parmi les nombreuses sorties pacifistes qu’il fit durant l’après-guerre, regrettant amèrement le climat de menace sourde dans lequel ses travaux avaient plongés le monde. Cela résume parfaitement le postulat de cet Ultimatum s’inscrivant encore dans la veine sérieuse des frères Boulting (qui contrairement à d’autres films où ils se répartissent les rôles co réalisent réellement ici) mais annonce déjà la virulence caustique des œuvres à venir des années 50. Imaginons donc si Albert Einstein, plutôt que par la parole pacifiste avait carrément menacé les autorités pour stopper l’usage de l’arme nucléaire. C’est ce qui se déroulera ici lorsque le professeur Willington (Barry Jones) disparait avec une bombe atomique tout en adressant une lettre ultimatum au Premier Ministre où il menace de faire exploser l’engin au centre de Londres si le gouvernement ne renonce pas à ses recherches dans le domaine.

Le traumatisme d’Hiroshima aura fait fleurir nombre de fables alarmistes durant les années 50, particulièrement du côté de la science-fiction mais aussi du mélodrame avec Le Dernier Rivage de Stanley Kramer (1959) avant que Kubrick n’emmène le constat du côté de la farce avec son Docteur Folamour lors de la décennie suivante. Point d’éléments d’anticipation, de velléités spectaculaire ou même de grands message pacifiste dans Ultimatum où les Boulting dresse un état du monde en scrutant celui qu’ils connaissent le mieux, l’Angleterre. Ultimatum est un grand film sur la peur et les différentes formes qu’elle peut emprunter. Il y a d’abord la peur d’un homme dont cet état du monde dont il se considère responsable par ses recherches sombre peu à peu dans la dépression et l’aversion de son travail. 

Barry Jones, mine frêle et regard anxieux exprime à merveille cette anxiété latente d’un Willington perdant pied avec la réalité et sombrant dans la paranoïa. C’est d’ailleurs finalement lui le personnage le plus humain et fouillé dans une œuvre finalement assez froide où chaque protagonistes est restreint à sa fonction (militaire, policier) dans le récit. On adopte ainsi réellement le point de vue d’un homme à l’équilibre vacillant et qui menace le monde, mais paradoxalement c’est peut-être lui le plus clairvoyant même si sa peur le pousse à une solution trop extrême.

A partir de Brighton Rock (1947), les Boulting sauront toujours regarder avec lucidité les travers de leurs pays. Cela était sous-jacent dans Brighton Rock où le héros était un monstre individualiste contredisant toute l’atmosphère d’entraide supposée animer la nation. Plus tard sous couvert d’humour des valeurs tel que l’impérialisme britannique (Carlton-Browne of the F.O. (1959)), l’armée (Private Progress (1956)) et le syndicalisme (I'm alright Jack (1959) seront  fustigées avec une rare virulence. 

En 1950 le pays se reconstruit encore des suites de six années de conflits mondial et cette époque de privations est encore dans toute les esprits. La crainte d’une guerre se prolongeant vainement avait incité les américains à commettre l’irréparable en larguant la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Un acte marquant qui éveilla diverses réactions. La peur d’une arme à la puissance dévastatrice aux mains de quelques illuminés au moindre conflit pour le personnage du professeur Willington. A l’inverse, une solution radicale à toute forme de menace pour une frange moins réfléchie de la population. 

C’est à elle que se confronte Willington lors de sa cavale, notamment lors de cette échange dans un pub où un consommateur aviné regrette de ne pas avoir eu l’arme en 1939 sans quoi l’Allemagne Nazie aurait été rasée aussi sec. Ce climat de suspicion s’exprime également  par des comportements individuels tel que cette logeuse dénonçant Willington à la police non pas parce qu’elle a reconnu le fugitif mais car elle le prend pour un tueur. C’est cette même peur sourde rongeant un soldat qui le fera abattre un Willington désarmé lors du final.

Les échanges d’une population traumatisée et l’imagerie de l’évacuation londonienne lors de la dernière partie renvoient constamment à la douloureuse période du Blitz où la ville était en constant état de siège sous les bombardements allemands. La mise en scène se fait tout à la fois étouffante et ample avec ces vues impressionnantes d’un Londres désert et fantomatique, comme si l’apocalypse était effectivement déjà passé. 

Les Boulting montrent une Angleterre populaire lasse et usée qui n’est plus prête à faire les sacrifices d’alors. La frange sociale plus élevée représentée par le professeur Willington plus consciente de la réalité du monde n’a finalement que ce même recours à la bombe pour éveiller les esprits et éteindre son angoisse. Le passé semble un fardeau rendant le présent intenable et le futur incertain pour toute ces personnes, justifiant les idées et solutions extrêmes. 

C’est un constat fort pessimiste uniquement tempéré par l’insouciance du coquet et truculent personnage d’actrice incarné par Olive Sloane. Cette peur de l’autre et de l’avenir lui semblent étrangers (elle tendra la main à Willington et l’hébergera avant de découvrir ses sinistres projets) et son comportement lors de la scène finale est tout un symbole. Sa silhouette se perd dans le paysage urbain désert tandis que les troupes de l’armée quitte la ville sans un regard. 

Soudain tonne la sirène annonçant la fin du cauchemar. Goldie empoigne alors son chien et fait demi-tour, toute heureuse de pouvoir rentrer « à la maison ». Les Boulting semblent exprimer ce qu’ils attendent du pays à travers elle, oublier les douleurs passées et enfin aller de l’avant. Pas dans l’Angleterre craintive et recroquevillée représentée par tous les autres protagonistes du film, mais celle simple et fière qu’illustre la pétillante Goldie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait



samedi 28 septembre 2013

Harcelée! - Osou!, Yasuharu Hasebe (1978)

Kumiko, pervenche de son état, est amoureuse de Tamura, le chef de service de son commissariat. Mais Tamura, homme à femmes, lui préfère ses collègues secrétaires. Terriblement frustrée, Kumiko finit par être harcelée par ses propres fantasmes : chaque fois qu'elle pense à Tamura, elle s'imagine en train d'être sauvagement agressée par un violeur invisible. Jusqu'au jour où elle est victime d'un viol bien réel. Tamura mène l'enquête, et c'est l'occasion rêvée pour Kumiko de se rapprocher de lui.

Harcelée est un objet sulfureux et trouble typique du Pinku Eiga, où le machisme se dispute au féminisme dans un postulat surprenant. Asami Ogawa y incarne Kumiko une jeune pervenche soudainement harcelée par un homme étrange surgissant à tout moment dans son quotidien pour la violer selon un rituel bien sadique à base de bâillon et menottes. Le trouble naît peu à peu par la double lecture qu’offre le scénario puisque le début du film nous aura montré l’héroïne comme sexuellement frustrée et incapable d’avouer ses sentiments à un collègue.

Dès lors, fantasme et véritables agressions sexuelles se confondent en maintenant le doute sur la nature réelle des viols, peut-être issus de l’imagination de Kumiko. Hasebe les filme dans toute leur brutalité étouffante dans un premier temps, en dissimulant une partie de l’acte à l’écran (en jouant sur les ombres, les silhouettes…) avant d’en faire de vrais manifestes de fétichisme de plus en plus sensuels. 

La notion de point de vue se fait alors floue, donnant au film une patine de thriller et de giallo avec quelques gimmick typiques tel cette caméra portée, les mains gantées de l’agresseur et les accords de Beethoven envahissant la bande son lors de ses apparitions. 

Dans cette dimension rêvée, on est autant dans le fantasme masculin révoltant (on connaît la fascination étrange pour le viol des japonais que l’on retrouve parfois avec une légèreté assez impensable dans d’autres Pinku Eiga et notamment chez Hasebe dont c'est une thématique récurrente) que dans l’éveil au désir d’un personnage féminin qui ne parvient à se libérer qu’en allant vers l’extrême et s’imaginant victime de sévices. La nature quasi omnisciente du violeur (apparaissant à tout moment dans le quotidien de Kumiko) fait plutôt pencher pour la seconde solution sans pour autant ôter l’ambiguïté de l’ensemble.

Kumiko, d’abord victime, finit par entretenir une étrange complicité avec son violeur réel ou imaginaire (dont on ne verra jamais le visage), en attente de ses apparitions. Asami Ogawa offre une prestation absolument fascinante, sa fragilité se parant peu à peu d’une assurance sûre de son désir. Entre le Polanski de Répulsion et le De Palma de Body Double, Harcelée impose une ambiance venimeuse. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Sid

jeudi 26 septembre 2013

Le Marquis de Saint-Évremond - A Tale of Two Cities, Jack Conway (1935)


En 1789, Lucie Manette, dont Sydney Carton vient de s'éprendre, aime Charles Darney, neveu du tyrannique Marquis de Saint-Évremont. Celui-ci, responsable de la mort d'un enfant, sera tué par le père de ce dernier. En outre, la Révolution française gronde et bientôt, ce sera la Prise de la Bastille...

Cette adaptation du roman éponyme de Charles Dickens nous offre un captivant et tumultueux mélodrame historique, sommet des productions d'un David O'Selznick officiant encore à la MGM. L'intrigue offre une tonalité tout à la fois romanesque et respectueuse de la réalité historique, entremêlant constamment l'intime et la grande Histoire. Cela fonctionne notamment par un usage volontaire des grands archétypes associés à cette période. L'ouverture nous plonge donc dans une France faisant office de poudrière prête à exploser durant cette période pré révolutionnaire.

Les tableaux de misères sont saisissants avec ce peuple s'abreuvant de flaques d'eau insalubre, les nobles et aristocrates sont plus abjects les uns que les autres tel un Basil Rathbone en Marquis de Saint-Évremond écrasant sans un regard les enfants ayant le malheur de se trouver sur le chemin de sa calèche lancée à toute vitesse. Même en nuançant le propos on retombe dans ces mêmes archétypes avec un Charles Darney (Donald Woods) en neveu de Saint-Évremond reniant l'attitude de son oncle et défenseur du peuple. La vraie émotion naîtra surtout avec les retrouvailles poignantes entre le Dr Manette (Henry B. Walthall) embastillé depuis 18 ans et sa fille Lucie (Elizabeth Allan) tandis que l'originalité se ressentira dans la nature très feuilletonesque donnée à ces prémisses de la Révolution amorcée bien en amont par la société secrète des "Jacques".

Cruels au point d'en être grotesque (le Marquis de Saint-Évremont), vertueux jusqu'à en paraître lisses (Charles Darney et Lucie), tous ces personnages et ce contexte historique ne nous paraîtra plus palpable qu'avec l'arrivé de Carton (Ronald Colman) dans l'intrigue. Dénué de l'égoïsme des aristocrates, de la soif de vengeance du peuple et de la bienveillance des républicains, Carton ne sert finalement que le mépris qu'il a de lui-même et l'auto destruction à laquelle il se livre dans ses beuveries. C'est un être plus faillible et humain auquel nous pouvant épouser le regard. On découvre ainsi autant ses aptitudes (remarquable scène d'enquête et de procès) que les démons qui le rongent par ses interactions avec les autres personnages qu'il fait réellement exister.

Lucie par sa sollicitude pour lui devient un touchant enjeu d'amour platonique qui le forcera à se montrer sous un meilleur jour jusqu'au magnifique sacrifice final. Ronald Colman qui caressait depuis longtemps le rêve d'interpréter le personnage de Dickens offre une prestation subtile et poignante. Les nuances et contradictions de Carton exprime ainsi une certaine idée du libre arbitre où la bonté naîtra plus de notre éveil et fort intérieur plutôt que d'une idéologie.

A l'inverse les mouvements collectifs même bien intentionnés sont voués à l'échec moral. Les scènes de procès où l'esprit de revanche a plus court que la vraie justice (tout aristocrate ou plus ou moins lié à eux étant condamné à mort dans ce règne de la terreur) renvoient finalement les révolutionnaires et nobles dos à dos, les premiers faisant preuve de la même indifférence que les seconds en méprisant une caste entière sans se préoccuper de l'individu.

Les équipes de la MGM offrent une direction artistique époustouflante portée par la mise en scène inspirée de Jack Conway encore sous haute influence du muet lorsqu'il use grandement de phrases exaltées s'affichant à l'écran pour appuyer les moments les plus évocateurs de l'oppression puis de la révolte du peuple. La caméra s'attarde sur les regards mornes puis enragés, les élans collectifs se font dans des mouvements de caméra amples où la conscience et la colère semblent monter comme un seul homme au sein d'une population qui a trop subie.

Mme Defarge (Blanche Yurka) la plus enragée de tous exprime à elle seule cette furie qui renverra finalement à des motifs plus personnels. Le plus impressionnant morceau de bravoure ne sera cependant pas dû à Jack Conway mais plutôt à Val Newton et Jacques Tourneur à la seconde équipe qui signent l'incroyable séquence de prise de la Bastille, d'une ampleur et intensité stupéfiante.

Conservant sa liberté d'action et de pensée jusqu'au bout, Carton se détache de toute cette fourmilière indistincte pour finalement signer l'acte le plus noble du film dans une belle conclusion où la fin imminente se confond avec un sentiment d'éternité lors du plan aérien final.

  
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mardi 24 septembre 2013

Lacombe Lucien - Louis Malle (1974)



Lucien Lacombe, un jeune paysan du Sud-Ouest travaillant à la ville, retourne pour quelques jours chez ses parents en juin 1944. Son père est prisonnier de guerre en Allemagne et sa mère vit avec le maire du village. Il rencontre son instituteur, devenu résistant, à qui il confie son désir d'entrer dans le maquis. Il essuie un refus. De retour en ville, il est arrêté par la police et après un habile interrogatoire dénonce son instituteur. Il rejoint alors les auxiliaires français de la Gestapo, vivant la vie d'un agent de la police allemande.

Sorti 5 ans après le documentaire Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls, Lacombe Lucien fut la première fiction à dépeindre crûment les agissements douteux de certains français durant l'Occupation. Malle faisait ainsi tomber le mythe de la France « toute » résistante ayant eu cours dans une volonté d’union et d’oubli durant l’après-guerre et la présence paternelle au pouvoir de De Gaulle. Marcel Ophuls aura donc déjà défriché le terrain mais Lacombe Lucien fera un véritable scandale à sa sortie, essentiellement dû à la personnalité de son héros. 

Louis Malle ne fait en effet jamais de son collabo un grand méchant détestable, un lâche ou traître servile à l’occupant mais privilégie au contraire une absence de jugement moral  qui le rend d'autant plus ambigu. Lacombe Lucien n’est un jeune type fougueux et ignorant en quête d'adrénaline qui va s'engager dans la police allemande après avoir été refusé dans le maquis.  Le réalisateur se sera inspiré d’une réflexion de Marx sur le lumpenprolétariat, cette classe sociale dénué de culture politique et par conséquent se rangeant presque par instinct de survie dans les rangs du plus fort, de l’oppresseur.

Le récit se compose des diverses escarmouche auxquelles il se livre avec les autres collabos, souvent révoltante comme un guet-apens tendu à un médecin résistant ou les manœuvre d'intimidation de Lucien envers une famille juive cachée afin de séduire leur fille. Etre médiocre dont le contexte fait ressortir la noirceur (avec quelques signes avant-coureur au début du film où il se plaît à torturer des animaux) et dont le seul acte positif en fin de film semble plus motivé par une réaction d'orgueil qu'une prise de conscience.

Le jeu instinctif du débutant Pierre Blaise le rend d’autant plus insaisissable. Le traitement anti manichéen valu au film les foudres de l'extrême gauche comme de l'extrême droite, la preuve que Louis Malle avait visé juste. Un des films les plus puissants du réalisateur qui reviendra sur cette période troublée dans son superbe Au revoir les enfants (1987). 

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte

lundi 23 septembre 2013

Pour plaire à sa belle - To Please a Lady, Clarence Brown (1950)

Une journaliste dure-à-cuire décide de démolir un coureur automobile qu'elle juge dépourvu de scrupules. Ils finissent par tomber amoureux.

Une charmante comédie romantique qui nous plonge dans le milieu de la course automobile. L'intrigue repose essentiellement sur les fortes personnalités de ses deux vedettes. Gable est un coureur automobile sans scrupules pour qui toutes les actions sont bonnes pour remporter la victoire tandis que Barbara Stanwyck est une journaliste à sensation tout aussi impitoyable quand il s'agit de faire ou défaire une réputation. Quand la seconde décide de faire du premier la victime de son prochain article, la rencontre fera des étincelles, les deux se reconnaissant sans l'admettre dans leur caractère déterminé sans s'avouer leur attirance.

La progression dramatique est assez convenue et attendue mais le talent du duo fait passer un bon moment, Gable rejouant son numéro de macho au grand cœur et Stanwyck en femme à poigne, leur union reposant sur leur capacité fendre cette image et se montrer sous un jour plus vulnérable. Quelques jolis moments romantiques nouent ce lien avec brio comme lorsque Gable dialogue au téléphone avec Stanwyck tout en l'observant depuis la pièce voisine ou encore la rencontre nocturne lorsqu'il repère le parcours du circuit de course.

Le scénario ne va pas totalement au bout de son idée du renoncement mutuel puisque c'est surtout Gable qui devra se remettre en question au final (même si un rebondissement amorce le changement chez Stanwyck sans totalement exploiter la transformation du personnage) lors de la dernière course.

L'originalité du film repose donc surtout sur ce milieu automobile. La mise en scène élégante de Clarence Brown se fait carrément virtuose lors des séquences de courses où entre effets spéciaux (toutes les incrustations et écrans défilant lors des gros plans de Gable au volant) et vrais moments captés sur le circuit (dont le final filmé à Indianapolis) le montage rend l'ensemble haletant grâce au montage alerte de Robert Kern. Un bon moment donc.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner


dimanche 22 septembre 2013

Les Jeux de l'Amour - Philippe De Broca (1960)

Suzanne tente de convaincre Victor de l'épouser. Mais Victor est rieur et désinvolte, il aime sa vie telle qu'elle est, vivant avec Suzanne depuis 2 ans. François, un voisin, écoute les espoirs de Suzanne et tente de sermonner Victor. Comme rien n'y fait, il avoue alors son amour à Suzanne qui reçoit la déclaration sans pour autant céder à ses avances.

Les Jeux de l'amour est le premier film de Philippe De Broca, où ce dévoile déjà toute sa fantaisie et son sens du mouvement. De Broca caressait depuis longtemps de désir de passer à la mise en scène et un heureux concours de circonstance va le lui permettre. Il bénéficiait d'une déjà solide expérience d'assistant réalisateur notamment pour Claude Chabrol sur Le Beau Serge. Ayant faire part à Chabrol de son ambition, ce dernier va lui proposer pour ses débuts de mettre en scène un scénario qui lui aura été amené par l'actrice Geneviève Cluny sur une jeune femme décidant de faire un bébé et de l'élever seule. Le scénario sera offert dans un premier temps à Jean-Paul Rappeneau qui déclinera car peu à l'aise pour illustrer un script n'étant pas de sa main et qui du coup fera ses débuts bien plus tard avec La Vie de Château (1966).

Plus surprenant encore, Jean-Luc Godard se montrera très intéressé par le sujet mais son approche ne plaisant pas à Geneviève Cuny il devra dans un premier temps laisser le poste à Philippe De Broca mais, ne se démontant pas il livrera sa vision de l'histoire avec le fameux Une femme est une femme (1961). Bien que sorti après Les Jeux de l'amour, il passera finalement bien plus à la postérité mais il est en tout cas passionnant d'observer cette variation sur le même thème de cinéastes inspirés.

Philippe De Broca remaniera grandement le script de Geneviève Cuny avec celui qui deviendra son partenaire d'écriture privilégié par la suite, Daniel Boulanger. Du point de vue féminin et du message progressiste d'origine (une femme cherchant à faire un enfant seule) on passe de l'autre côté avec au contraire un héros immature ne souhaitant pas avoir d'enfant. Si Une femme est une femme faisait preuve d'une percutante modernité dans son traitement, De Broca signe lui un film à la fois très contemporain et désuet. La facette désuète relève de cette dimension de conte de fée qui imprégnera souvent les films du réalisateur et s'exprime ici par cette boutique d'antiquaire dont les objets insensés entoure le couple, ces extérieurs à la beauté renversante (la sortie en pique-nique ou le tonitruant générique qui montre le trio de héros en ballade dans des lieux divers) et le vis à vis assez irréel, juste en dessous du Panthéon entre les demeures du couple Victor/Suzanne et le meilleur ami François.

De Broca brode cet aspect pour idéaliser dans une tonalité rêveuses les amours de Victor (Jean-Pierre Cassel) et Suzanne (Geneviève Cuny) et à l'inverse c'est un Paris bien moderne qui s'illustre quand naissent les conflits, symbolisé par ce café de de danse jazzy où viennent se perdre tour à tour Victor puis Suzanne en fin de film. Bruyant, bondé et enfumé, c'est un lieu où on s'oublie sur sa piste de danse endiablée tandis que le monde féérique laissant la romance s'épanouir est un lieu où on s'abandonne.

Victor et Suzanne filent donc le parfait amour sous l'œil résigné de François (Jean-Louis Maury) secrètement amoureux de Suzanne. Cet équilibre bien établi est alors mis à mal par l'énième refus de s'engager de Victor alors que Suzanne souhaitese marier et avoir des enfants. François, prêt sans discussion à offrir tout cela à Suzanne sent peut-être enfin venir sa chance. Les relations entre les personnages relèvent également de cette dichotomie entre idéalisation et réalité cruelle. L'introduction le montre bien avec l'homme enfant qu'est Jean-Pierre Cassel se délectant des petits soins de Suzanne et fuyant toute forme d'obligation et de contrainte dans sa vie de couple.

Ici ce sera un repas auquel il échappe pour aller s'acheter des boutons de manchette mais qui symbolise bien son immaturité, réveillant ainsi les rancœurs de Suzanne. Ce qu'il y a de bon dans une dispute, c'est la réconciliation et De Broca laisse ainsi la plus charmante des candeurs se dévoiler dans une longue séquence où nos deux tourtereaux s'épient, se défient et se fuient avant de tomber irrémédiablement dans les bras l'un de l'autre.

Jean-Pierre Cassel annonce tous les grands héros dégandé de De Broca (souvent incarné par Bébel) avec cet esprit rêveur et enfantin, son hyperactivité et son mouvement perpétuel. Geneviève Cuny, entre gouaille enlevée et charme irrésistible est absolument à croquer. Sale gosse boudeuse que l'on a envie de consoler, séductrice au sex-appeal ravageur (cette tension érotique allant croissant lorsqu'elle se change sous les yeux de Cassel venu se réconcilier) et véritable princesse illuminant l'écran (ce final où elle resplendit en robe à fleur dans la nuit parisienne), c'est la femme idéale dans tout ce qu'elle a d'attachant et d'insupportable. Victor et Suzanne sont finalement deux grands enfants qui ne peuvent s'aimer que dans ce déséquilibre de jeu et de conflit.

Suzanne le comprendra en cessant d'exprimer ses manques directement pour faire croire qu'elle les a comblés avec un autre, Victor comprenant enfin ce qu'il risque de perdre. Il y aura pourtant forcément un malheureux dans ses Jeux de l'amour avec François joué par un attachant Jean-Louis-Amaury dont De Broca dont la solitude émeut souvent De Broca dans un cruel montage alterné où il seul dans son appartement tandis que le couple s'ébat dans sa chambre, prélude à ce final où il disparait seul dans la nuit alors que Victor et Suzanne scellent définitivement leur engagement.

La belle scène de conclusion est d'ailleurs un superbe condensé de ce qu'a recherché le réalisateur tout au long du film, le réalisme et le rêve s'entremêlant pour enfin exprimer des sentiments purs et sincères.

Sorti en dvd zone 2 et en bluray chez Gaumont