Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mardi 31 décembre 2013

Les Cendres du temps Redux - Dung che sai duk, Wong Kar Wai (1994)


Ouyang Feng vit seul dans le désert de L'Ouest depuis que la femme qu'il aimait l'a quitté. Il engage des tueurs à gages experts en arts martiaux pour exécuter des contrats. Son cœur meurtri l'a rendu cynique et sans pitié, mais ses rencontres avec amis, clients et futurs ennemis vont lui faire prendre conscience de sa solitude.

Les Cendres du temps voyait Wong Kar Wai délaisser le spleen urbain de ses premiers films pour s’aventurer dans le wu xia pian. Comme tout jeune spectateur de Hong Kong, Wong Kar Wai a grandi avec les films du genre et notamment les films de la Shaw Brothers. Il adapte d’ailleurs ici une saga de Jin Yong, maître de la littérature martiale de nombreuses fois transposé au cinéma. Bien évidemment, Wong Kar Wai va livrer une vision toute personnelle du wu xia pian tout en essayant de respecter les canons du genre.

L’univers du Jiang hu (le monde des arts martiaux), les capacités martiales des protagonistes et leurs exploits, tout ceci est en arrière-plan pour Wong Kar Wai qui déleste ses héros  de toute dimension légendaire pour en faire de simples êtres humains rongés par leurs fêlures. Le pivot du récit est Feng (Leslie Cheung), intermédiaire de tueur vivant seul dans le désert depuis que la femme qu’il aimait (Maggie Cheung) l’a quitté pour épouser son frère. Tandis que son propre drame se révèle par fragments, la rencontre avec des clients et autres bretteurs chevronnés au fil des saisons va faire découvrir l’envers et les terribles sacrifices qu’exige ce monde du Jiang hu. Wong Kar Wai montre des personnages las de cette éternelle quête de pouvoir et de puissance dans laquelle ils se sont perdus, l’amour servant de révélateur pour le meilleur et pour le pire. 

Dès lors les prouesses martiales et les combats virtuoses sont les barouds d’honneur d’une époque révolue, où les héros n’en en plus que le nom, rattrapé par leurs tourments sentimentaux.  Lin Ching-hsia magnifie ainsi sa célèbre figure androgyne avec cette jeune femme schizophrène et rendue folle par une promesse d’amour non tenue, condamnée à voir ses personnalités s’affronter. 

Tony Leung Chiu Wai sachant qu’il s’apprête à perdre la vue préfère mourir au combat plutôt que de voir son épouse (Charlie Young) assister à sa régression. Une épouse convoitée par son ami Yaoshi (Tony Leung Ka Fai) qui coupable préfèrera sombrer dans l’oubli alcoolisé par culpabilité. L’invincible Qi (Jacky Cheung) perd de sa superbe quand son détachement arrogant s’effrite et le rend vulnérable car ses pensées son perturbée par celle qu’il aime (Carina Lau). 

Les affrontements chorégraphiés par Sammo Hung caractérisent ainsi les héros dans l’action par leur gestuelle. Stylisée et poétique pour Ling Ching-hsia dont la double personnalité s’exprime autant par les traits androgynes de l’actrice que par un montage gracieux. Les adversaires ne sont que des ombres pour le bretteur aveugle Tony Leung Chiu Wai, Wong Kar Wai s’attardant sur son visage résigné pour exprimer le sentiment pesant et d’inéluctable quant à son sort. 

Il se bat surtout contre lui-même et s’offrir une fin digne, même si au coup fatale ses pensées iront vers celle qu’il a laissée au loin. La vélocité et la puissance de Qi sont au contraire magnifiée dans une dilatation du temps récurrentes dans les gimmicks visuels du réalisateur, mais ce n’est que pour mieux le ramener à son humanité lorsqu’il perd un doigt dans un combat pourtant bien moins périlleux.

Les tourments des hommes ne sont que poussière dans le défilement du temps et la manifestation des éléments et mieux vaut ne pas se perdre dans de vaines quête de pouvoir ou s’abandonner à un passé douloureux. Au fil des drames auxquels il assiste, Feng revivra son histoire et finira par comprendre, ce désert étant un lieux où se perdre et s'oublier.

Wong Kar Wai dans cette version redux appuie bien plus ces aspects que dans son montage initial en ajoutant numériquement d’irréelles manifestations naturelles, en retravaillant sa lumière et surtout en ajoutant ce chapitrage en saison qui rend la construction et l’idée générale plus limpide. Le désert semble aussi infini et confus que le désespoir des personnages, tous magnifié quel que soit leur temps à l’écran (divine apparition finale de Maggie Cheung) et constituant le plus beau casting du cinéma de Hong Kong des années 90. 

Le tournage sera de longue haleine pour que Wong Kar Wai parvienne à cette vision, autant par ses hésitations qu’un budget restreint qui épuiseront l’équipe durant les deux ans de tournage entre 1992 et 1994 (Wong Kar Wai ayant même le temps de tourner Chungking Express entre deux interruptions). Le résultat, un chef d’œuvre de wu xia pian introspectif après lequel courra vainement un Zhang Yimou sur son douteux Hero (à la beauté toc et au fond discutable) et finalement n’ayant qu’un vrai beau descendant, le récent The Grandmaster où Wong Kar Wai inflige le même traitement au film de kungfu.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP

lundi 30 décembre 2013

L'Homme de la rue - Meet John Doe, Frank Capra (1941)


Pour retrouver son poste, la journaliste Ann Mitchell invente un personnage nommé John Doe qu'elle fait passer pour réel dans une lettre de suicide dénonçant le malaise social ambiant. Elle engage alors un dénommé John Willoughby pour se faire passer pour ce fameux John Doe. Mais, celui-ci se prend au jeu.

Son cinéma s'étant de plus en plus politisé depuis le milieu des années 30 et L'Extravagant Mr. Deeds (1936), Meet John doe constituait une forme d'aboutissement de cette tendance pour Frank Capra. Le réalisateur établit en effet à cette époque son indépendance artistique en fondant Productions Frank Capra sa société de production où il pourrait sans entrave dresser le portrait de l'Amérique contemporaine. Le virulent premier film de cette ère serait L'Homme de la rue, à l'origine un sujet de 1939 de Richard Connell et Robert Presnell nommé The Life and Death of John Doe adapté d'une nouvelle de Connell parue en 1922 dans le Century Magazine sous le titre A Reputation. Captivé par le postulat de cette histoire, Capra se la réapproprie avec son scénariste Robert Riskin pour ce qui sera leur dernière collaboration. Le script s'avère si virulent qu'aucun studio ne souhaitera le financer hormis Jack Warner se proposant de le distribuer en lui laissant les bénéfices tandis que Barbara Stanwyck (après les défections de Ann Sheridan et Olivia de Havilland), Gary Cooper (très satisfait de sa collaboration avec Capra sur L'Extravagant Mr. Deeds) et Walter Brennan acceptent de tourner dans le film sans avoir lu le scénario. Fort de ces garanties Capra s'endettera auprès des banques afin de financer le film lui-même.

C'est l'effervescence au journal The Bulletin récemment racheté par l'ambitieux homme d'affaires D. B. Norton (Edward Arnold) et les têtes tombent dans une hilarante et glaçante scène d'ouverture où on vous signale votre congé d'un simple geste de la main. Parmi les congédiés la journaliste Ann Mitchell (Barbara Stanwyck) mise à la porte car sa rubrique est trop gentille et ne fait pas assez polémique. Qu'à cela ne tienne, avant de partir elle signera un ultime article explosif avec la fausse lettre d'un lecteur nommé John Doe menaçant de se suicider à noël car n'en pouvant plus de son existence miséreuse, de l'indifférence et de la corruption ambiante qui ne changera rien à sa situation.

Cette blague où l'auteur exprime son aigreur a un impact inattendu une fois l'article paru, le public comme les politique souhaitant rencontrer le mystérieux John Doe. Revenue en grâce, Ann Mitchell en fabrique un de toute pièce avec le hobos et joueur de baseball déchu John Willoughby (Gary Cooper) qui va endosser le costume de "l'homme de la rue" moyennant finance. Cette entreprise purement cynique destinée à relancer les ventes du journal va pourtant éveiller la bonne conscience de l'Amérique, à commencer par celle des instigateurs de la supercherie. La bienveillance et le désintéressement de son père médecin se rappelle ainsi au souvenir de Ann lorsqu'elle doit rédiger les discours de John Doe, et le rustre John Willoughby, touché par le réel élan de solidarité que son alias provoque va progressivement être gagné par la cause et devenir John Doe.

Il l'a d'ailleurs toujours été sans le savoir, anonyme parmi tant d'autres ayant du mal à joindre les deux bouts et va ainsi sincèrement suggérer à ses semblables de s'entraider pour mieux avancer. Gary Cooper est formidable, rustre un peu gauche et indifférent peu à peu touché par la grâce, les discours maladroit et lu comme un automate faisant bientôt place à une éloquence simple et sincère lorsqu'il fustige les politiques dont il a deviné les desseins lors du final.

Malgré les conséquences positives cet élan repose en effet sur un mensonge et Capra distille tout au long du film les éléments propre à retourner cette base viciée contre la sincérité des protagonistes. L'égoïsme et la misanthropie ordinaire du personnage de Walter Brennan l'exprime bien, ce dernier préférant tourner le dos à la civilisation, les obligations et besoin superficiels qu'elle engendre et les "vautours" qu'elle attire. De l'autre côté nous avons le glacial D.B. Norton (fabuleux Edward Arnold véritable masque calculateur et inhumain) prêt à faire un usage de ces John Doe, pressurer le mouvement pour s'en faire un marchepied vers le pouvoir et plus précisément la Maison Blanche.

Entre ces deux extrêmes Capra dépeint une opinion publique malléable et dont l'attitude ne peut être spontanée mais forcément téléguidée par un gourou bienveillant (John Doe) ou manipulateur (D.B. Norton). L'attitude sincère et intéressée de Stanwyck et Cooper réduit à l'icône publicitaire montre ainsi bien les limites de l'entreprise. La dernière partie du film, très sombre, symbolise les interrogations de Capra sur cette société. John Doe endosse véritablement le costume de martyrs par une opinion à la volonté bien faible et par les puissants qui n'en ont plus d'utilité.

Le réalisateur aura ainsi tourné plusieurs fins dont une où le héros/symbole accompli son destin et se suicide. Peu satisfait lors des projections-test, un spectateur anonyme lui donnera alors la clé. Seuls d'autres John Doe, d'autres bougres anonyme ayant décidé de se soucier un jour de leur voisin, peuvent sauver notre héros, établissant ainsi le mouvement au-delà des frêles épaules d'un seul homme pour en faire un vrai idéal collectif et dépolitisé. Une utopie ou une possible réalité mais en tout cas un final magnifique et puissant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

dimanche 29 décembre 2013

Les Anges déchus - Duòluò Tiānshǐ, Wong Kar Wai (1995)


À Hong Kong, un tueur à gages désillusionné s'apprête à remplir son dernier contrat, mais il doit d'abord surmonter l'affection de sa partenaire, qu'il voit rarement. Dans une errance nocturne sordide et surréaliste, il croise le chemin d'une fille excentrique et d'un muet qui essaie sans arrêt d'attirer l'attention sur lui.

Les Anges déchus est souvent considéré comme le film jumeau du classique Chungking Express (1994), réalisé l’année précédente. C’est clairement le revers d’une même pièce à tout point de vue, les personnages, situations et environnement répondant de manières inversée à Chungking Express même si l’on en retrouve presque les même lieux et parfois acteurs (Takeshi Kaneshiro qui jouait un policier et ici un voleur). Ces liens volontaires sont justifiés puisque à l’origine le film devait constituer le troisième segment de Chungking Express mais Wong Kar Wai avait trouvé un équilibre si miraculeux avec les deux premières histoires idéalement complémntaire (passage de l’ombre à la lumière, de la douleur de la rupture à la candeur de l’émoi amoureux) qu’un récit de plus aurait alourdi l’ensemble. Tout cela serait donc exploité dans un nouveau film, Les Anges déchus.

La logique interne du film diffère totalement de Chungking Express tout en en prolongeant le ton mais de manière plus désenchantée. L’amour constituait le mal et le remède de Chungking Express quand ici le malaise semble plus profond. Plusieurs histoires et personnages s’entremêlent tout du long dans un Hong Kong nocturne interlope où tous types de rencontres sont possibles. C’est dans ce cadre que l’on va suivre les destins d’un tueur à gage (Leon Lai), de sa partenaire (Michelle Reis) et d’un jeune muet (Takeshi Kaneshiro) passant ses nuit à investir et exploiter illégalement les commerces des autres. La forme s’adapte parfaitement à chacun d’eux. 

Ambiance pesante, sentiment de boucle et ralenti stylisé lors des fusillades (une réinvention de ce qu’il faisait dans As Tears Go By) pour les déambulations de notre tueur taciturne et tout de noir vêtu, sur fond de reprise locale du Karmacoma de Massive Attack. Plans fixes glamour, caméra à l’épaule et touche lascive frustrée pour la partenaire ne vivant que dans l’ombre et le fantasme d’une relation avec le tueur dont elle ne croise que rarement la route. Le muet aura droit à une mise en scène plus spontanée et surprenante en accord avec le caractère joyeux et imprévisible du personnage avec image vidéo, effet de montage décalé et humour absurde. Wong Kar Wai y ajoute des expérimentations sur la temporalités et la couleur propres à exprimer un sentiment particulier à des moments précis grâce à la photo travaillée et immersive de Christopher Doyle.

Tout trois traînent cependant un spleen dans leur existence artificiellement comblé par leurs activités nocturnes qui ne suffiront bientôt plus à dissimuler ce mal-être latent. L’absence de vie sociale et la rencontre avec un ancien camarade de lycée renvoie le tueur à la vacuité de son dangereux métier qui lui interdit tout lien avec l’extérieur. Michelle Reis est une poupée de cire qui ne vit et s’anime que dans les résidus d’un autre insaisissable, se masturbant fiévreusement dans la solitude de sa chambre exiguë. Le muet refuse de grandir réellement et par ses taquineries à ses « clients » (hilarante scène de vente et services forcés) et son mode de vie est resté le petit garçon turbulent et dépendant de son père. 

L’amour n’est pas la solution et les romances nouées offrent les moments les plus décalés et touchants du film lorsque l’on croise quelques excentriques aussi perturbés que nos héros. La folie douce de Blondie (Karen Mok) est ainsi la barrière d'un désespoir qui ne se révèlera qu’en toute fin, tout comme les accès de rage dépités de Charlie Young (l’inoubliable héroïne de The Lovers (1994)). Le tueur et le muet feront souffrir ou souffriront de ces amours tumultueux et voués à l’échec car ce n’est qu’en acceptant d’évoluer et de changer d’existence qu’ils pourront enfin avancer. 

Les Anges déchus est ainsi un film plus introspectif que Chungking Express qui allait de l’ombre à la lumière par la grâce de la rencontre avec l’autre. Ici prime le cheminement intérieur et paradoxalement c’est le plus conscient qui se perdra définitivement sous les balles quand le plus immature ouvrira les yeux dans une aussi sobre que poignante scène de deuil.

Seulement là pourra se faire la rencontre finale (Wong Kar Wai par le simple fait de montrer Michelle Reis crûment, sans les artifices, maquillages et coiffures stylisés du reste du film illustre une même évolution chez elle que les autres protagonistes) dans une magnifique fin ouverte et typique du romantisme aérien à la Wong Kar Wai.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez ARP

samedi 28 décembre 2013

Le Loup de Wall Street - The Wolf of Wall Street, Martin Scorsese (2013)


L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez... 

 Une des scènes les plus mémorables des Affranchis (1990) dépeignait du point de vue intoxiqué de son héros Henry Hill (Ray Liotta) une journée typique de ce mafieux entre deal, vie de famille et visite à sa maîtresse. Le montage syncopé et la mise en scène anarchique de Scorsese illustrait à merveille le degré d’inconscience, d’impunité et de dépravation de son héros tellement perché qu’il ne se rendait pas compte que ses faits et gestes étaient enregistrés par la police le surveillant. Le Loup de Wall Street est tout simplement une extension sur trois heures de cette séquence du film de 1990 avec cependant une grande différence.

Mean Streets (1973), Les Affranchis et Casino (1995) avaient démystifié la mafia de l’aura aristocratique que la saga du Parrain avait pu lui conférer. Les malfrats y étaient des beaufs incultes, machos et violents bien loin de la dimension shakespearienne de Don Corléone. Sans négliger leurs tares bien réelles donc, Scorsese entourait ces ordures d’une aura nostalgique et presque attachante puisqu’ils étaient liés à son propre passé où, gamin de Little Italy, il les observait de sa chambre rouler des mécaniques.

Dans Le Loup de Wall Street, ce type de filtre est totalement absent. Comme le soulignera un dialogue, le héros carnassier Jordan Belfort (Leonardo Di Caprio) n’a pas pour justifier ses dérapages l’excuse d’un environnement ou d’une lignée propice à mal tourner. C’est un monstre qui s’est fait tout seul et, si ce n’est une hilarante introduction où Matthew McConaughey l’initie aux arcanes du métier, Scorsese se soustrait à toute forme de narration classique pouvant nous attacher à Belfort. Il est immédiatement cupide, dépravé et junkie, qualité essentielles pour soutenir le train d’enfer qu’exige la réussite à Wall Street. Seuls les impitoyables ne regardant jamais en arrière et indifférents aux mal qu’ils font seront bénis des dieux de la finance.

Scorsese capture cela dans un éreintant maelstrom de cocaïne, orgies et dérapages en tout genre où Belfort, en Méphisto des temps modernes, écœure et fascine par sa désinvolture et son égoïsme. Plans séquences virtuoses, nudité et scatologie en pagaille, Le Loup de Wall Street est un spectacle excessif osant un burlesque monstrueux et hilarant tel cette longue scène où un Di Caprio totalement stone rampe de longue minutes au sol jusqu’à sa voiture.

En adaptant le roman éponyme du vrai Jordan Belfort, Scorsese adopte le point de vue si éloigné des réalités de ses requins sans conscience et nous emmène dans un monde parallèle monstrueux où les filles sont aussi belles que légères, où chaque décor déborde d’un clinquant nauséeux sur la longueur.

Le réalisateur ne se laisse jamais déborder par cette outrance et nous mitraille d’informations cruciales – la réussite étonnante de Belfort se faisant par la vente de titres dépréciés et sans valeur au quidam moyen plutôt que dans les hautes sphères – ou futiles, comme cette revue de détail des différentes type de prostituées. Le traitement pourrait presque faire penser à une transposition parfaite de Bret Easton Ellis, mais Scorsese est pratiquement l’inventeur de ce type de narration virevoltante dans ses films mafieux.

Avec un Leonardo Di Caprio en état de grâce, il trouve l’acteur idéal pour incarner à lui seul l’excès et la folie d’un monde et d’une époque. Monté sur ressort de la première à la dernière seconde, Di Caprio délivre une performance de haute volée avec en sommet ce discours furieux de ving minutes pour galvaniser ses troupes lors de la mise en bourse de nouveaux titres. Après avoir passé les années 2000 à fuir sa photogénie dans des rôles torturés et sombres, la star l’assume aujourd’hui en dissimulant ses démons sous une prestance et un glamour impeccable en cette année 2013 où Django Unchained, Gatsby le Magnifique et enfin ce Loup de Wall Street révèlent un bouillonnement malsain derrière le dandy playboy.

L’Oscar qu’il mérite depuis longtemps serait une juste récompense et Scorsese l’entoure parfaitement d’une jeune garde comique US portée par Jonah Hill - le réalisateur, dans ses dérapages vulgaires, s’appropriant parfaitement le ton de cette nouvelle génération. Ce ton si particulier évite le décalque avec Les Affranchis/Casino, même si on ressent la filiation évidente, notamment lors du final. Scorsese fait preuve d’une vitalité proprement stupéfiante après une si longue carrière et l’on n’est pas près d’oublier cette odyssée chez les nouveaux monstres.

En salle en ce moment

vendredi 27 décembre 2013

L'Homme de Rio - Philippe de Broca (1964)


Une statuette brésilienne de la civilisation maltèque est volée au musée de l'Homme. Elle faisait partie d'un ensemble de trois statues, ramenées par trois explorateurs : le professeur Catalan (Jean Servais) qui travaille au musée de l'Homme, le professeur Villermosa tragiquement disparu et André de Castro, un riche homme d'affaires brésilien. Le professeur Catalan est enlevé devant le musée. Le deuxième classe Adrien Dufourquet est témoin de l'enlèvement de sa fiancée Agnès, fille d'un célèbre ethnologue. Il part à sa recherche, qui le mène au Brésil...

La fantaisie de Philippe de Broca s'était exprimée sur ses premiers films dans une veine encore imprégnée de la Nouvelle Vague. Sans réellement s'inscrire dans le mouvement, sa manière de dynamiter la romance et le marivaudage classique (Les Jeux de l'Amour et Le Farceur (1960)) s'inscrivait dans une même volonté moderniste. Avec Cartouche (1962), grand film d'aventures historique, on pouvait deviner le virage plus populaire qui allait libérer ces œuvres suivante. L'Homme de Rio établit ainsi un pont idéal entre le De Broca des débuts et celui plus ouvertement grand public de la suite de sa carrière où l'énergie arty de la Nouvelle Vague se télescope à un horizon plus vaste, à l'évasion et la grande aventure.

Le film naît au départ d'un projet d'adaptation de Tintin auquel est associé De Broca (après le départ d'Alain Resnais initialement envisagé) mais le réalisateur constate vite les limites d'une transposition littérale des cases de Hergé et jette l'éponge. Plutôt qu'une vraie adaptation, il réfléchira à un récit original où il pourra mêler son propre ton à l'énergie et le style des aventures de Tintin. Un séjour à Rio en compagnie de Jean-Paul Belmondo pour la promotion de Cartouche impose immédiatement ce cadre dans son esprit pour le futur film et après une longue écriture en compagnie de son collaborateur habituel Daniel Boulanger et son ami Jean-Paul Rappeneau pas encore passé à la réalisation, L'Homme de Rio va progressivement voir le jour.

L'influence de Tintin est manifeste, que ce soit en terme visuel, narratif ou d'idées scénaristiques. Le vol d'ouverture de la statuette, la silhouette du voleur et le décor du musée de l'Homme ramène d'emblée à L'Oreille cassée. Les enlèvements et plus tard la quête des statuettes et la malédiction qui les entoure lorgne bien sûr vers le diptyque Les Sept boules de cristal/ Le Temple du Soleil.

Le plus bel emprunt sera cependant cette énergie trépidante et vitesse du récit et de la même manière qu'Hergé pouvait nous emmener d'une Europe grisâtre aux contrées les plus exotiques en deux pages et maintes péripéties, De Broca quitte Paris pour le soleil du Brésil en vingt minutes d'introduction idéales.

Dans une ligne claire narrative parfaite, toutes les informations et la caractérisation des personnages se fait dans un mouvement perpétuel jubilatoire. Cela va du plus explicite (le passé des savants, les trois statues) au plus subtil (le regard furtif et légèrement concupiscent de Jean Servais sur Françoise Dorléac qui permet de vaguement se douter de la suite à son sujet) et on devine la patte de Jean-Paul Rappeneau déjà si habile pour marier anarchie et construction rigoureuse. Le couple Jean-Paul Belmondo/Françoise Dorléac apporte la touche romantique vacharde et adulte qui rend l'ensemble si pétillant.

Plutôt que le mièvre Tintin, Belmondo serait plutôt plus proche d'un Capitaine Haddock juvénile avec ce héros franchouillard et râleur voué à deux seul but, sauver sa fiancée et être rentré à temps de sa permission à Paris.

C'est vraiment dans ce film que naît "Bebel", le héros casse-cou et gouailleur mais plutôt que le rouleur de mécanique indestructible des années à venir, sa silhouette frêle et élastique apporte vraiment ce côté bd/cartoon irrésistible le faisant se relever de toute les chutes, riposter aux adversaires autrement plus imposant. Françoise Dorléac est adorable en demoiselle en danger capricieuse et les échanges orageux du couple en pleine action son un régal de bout en bout.

De Broca nous promène dans un Brésil 60's envoutant dont il visite avec autant de brio l'urbanité moderne (avec son lot de bâtiment aux designs high tech) que les plus grouillant et festifs milieux populaires mais aussi une nature dépaysante et bariolée (le côté bd n'étant pas oublié là non plus tel ce crocodile factice attendant Belmondo lors de son atterrissage en parachute.).De Broca multiplie les péripéties et environnements avec une inventivité rare, ne fatiguant jamais grâce à des respirations comiques ou gags en pagaille (la voiture rose à étoiles vertes !).

Ce mouvement perpétuel reprend également le principe de ligne claire qui guide le script. On constatera que dans sa poursuite effrénée, il suffira toujours à Jean-Paul Belmondo de foncer droit devant lui pour rattraper les méchants ravisseurs de Françoise Dorléac.

A moto, en voiture, à pieds ou en avion, Bebel ne fait que suivre une ligne droite où même lorsqu'il les perd de vue, ceux qu'il recherche se retrouveront forcément tôt ou tard dans son champ de vision. Cela souligne la détermination de notre héros et inscrit une fois de plus le film dans cette facette bd où l'on est destiné à se retrouver quelques cases plus tard.

Un univers de tous les possibles où le réalisateur ose les transitions les plus incohérentes (la séquences des lianes à la fin) et les faux-raccords en pagailles sans que cela ne gêne tant l'on sent que c'est l'énergie et le mouvement qui compte (ces expérimentations évoquant justement la Nouvelle Vague). Comme toujours, ce côté foutraque alterne avec la vraie élégance et recherche formelle dont est capable De Broca avec ces compostions de plan splendides des décors où déambule notre couple et la photo ensoleillée de Edmond Séchan.

Le dépaysement est total et le bonheur constant tout au long du de cet Homme de Rio qui inspirera tant Spielberg pour Les Aventuriers de l'Arche Perdue et que De Broca conclut sur une note sobre et amusée idéale sur les notes enfin apaisées de George Delerue qui peut laisser s'exprimer sa mélancolie.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

jeudi 26 décembre 2013

Le 13e Guerrier - The 13th warrior, John McTiernan (1999)


Contraint à l'exil par son calife, pour avoir séduit la femme d'un autre, Ahmed Ibn Fahdlan est envoyé comme ambassadeur en Asie mineure. Une prophétie l'oblige à devenir le "13e Guerrier" d'un groupe de Vikings partant porter secours au seigneur Rothgar, dont le village est régulièrement attaque par une horde de démons, mi- humains mi- animaux. Au cours de ce long périple vers le nord de l'Europe, Ahmed apprend la langue de ses compagnons et le maniement des armes. Sur place, il devra affronter ses propres peurs.

Le 13e Guerrier est le grand film maudit de John McTiernan, son dernier vrai classique avant la terrible déchéance des années à venir. Le film adapte le roman Le Royaume de Rothgar de Michael Crichton, lui-même inspiré des écrits d'Ibn Fadlân, un lettré d’origine arabe du Xe siècle qui aurait rapporté le récit de ces périples en tant qu’ambassadeur et notamment ses aventures en compagnies de barbares normands. McTiernan bien que pas totalement convaincu par certains aspects du roman y décèle cependant un vrai potentiel de grand film d’aventures. 

Fort du parti pris quasi documentaire intégré de façon révolutionnaire à son Die Hard 3 (anticipant toute les expérimentations d’un Paul Greengrass sur ses Jason Bourne jamais vraiment à sa hauteur), McTiernan souhaite adopter une vision réaliste et ethnologique à son épopée au pays des vikings. Le point de vue du personnage d’Ahmed Ibn Fahdlan (Antonio Banderas), arabe exilé dans ces terres barbares est celui du spectateur d’abords interloqué par les mœurs rustres viking puis apprenant progressivement à les connaître. Cette initiation se fera par les armes lorsqu’un oracle sélectionne un groupe de treize guerriers pour venir en aide à un village terrifié par d’étranges créatures, les Wendols. 

Sauf que notre observateur arabe hautain va se trouver sélectionné parmi les guerriers pour cette mission et va ainsi devoir cohabiter avec le groupe de vikings. Alors qu’un film actuel se perdrait en atermoiements inutiles sous couvert de psychologie, McTiernan rend l’appel de l’aventure le plus fort avec un Ahmed acceptant sans discuter un rôle pour lequel il est loin d’être taillé. Le score majestueux de Jerry Goldsmith (et ce thème principal puissant si souvent repris depuis) permet de de savourer les chevauchées dans ces terres hostiles révélant leurs beauté sauvages tandis que McTiernan établi la communication entre l’Arabe et les vikings dans une superbe séquence où il apprend leur langue au fil du voyage en les écoutant.

Une fois sur les lieux, McTiernan reprendra beaucoup des effets de son magistral Predator (1987) pour personnifier la terreur qu’inspirent les Wendols. Michael Crichton les dépeignait simplement comme des hommes de Neandertal  cannibales mais McTiernan va les orner d’une aura fantastique et mystérieuse bien plus marquante. Simples silhouettes à la carrure plus animale qu’humaine observant les guerriers dans la pénombre des forêts, adversaires indistincts  dont les cadavres se volatilisent après un long corps à corps et enfin longs ver de feu approchant au loin tel un monstre mythologique, les Wendols symbolisent une peur primitives et surnaturelle longtemps indéfinissable. 

Le Predator était introduit de la même façon et décimait sans mal les arrogants mercenaires le défiant dans le film de 1987, mais McTiernan célèbre ici le courage de ses vikings en en faisant des adversaires d’une toute autre envergure. Si le remontage de Michael Crichton lors de la post-production agitée du film aura rendu la caractérisation du groupe un peu floue, le regard changeant d’Ahmed sera superbement mis en avant en soulignant la malice et les talents de stratèges des vikings (Dennis Storhoi très attachant Herger) mais surtout leur noblesse avec le chef Buliwyf magnifiquement incarné par le charismatique Vladimir Kulich.

Toutes ces peurs, toutes ces qualités se dévoileront essentiellement dans l’action et par l’image grâce un McTiernan au sommet de son art. Le film sort juste avant Gladiator (2000) et Le Seigneur des Anneaux (2001) qui relanceront totalement le film épique dans la décennie suivante. Le parti pris cru et réaliste de McTiernan rend pourtant plus puissant et consistant son univers en évitant le tape à l’œil numérisé pour mettre en valeur ses paysages (magnifique cadre d’une île sauvage canadienne) et son imposant décor, toujours filmé à hauteur humaine. 

L’immersion n’en est que plus grande durant les scènes de batailles, déchaînant l’enfer sur terre durant cette attaque où les combattants sont réduits à des ombres sur fond de ciel rougeoyant puis on basculera un peu plus dans les ténèbres lors de l’éprouvante expédition dans l’antre sous-terraine des Wendols (l’affrontement avec la mère Wendols étant malheureusement filmé par Michael Crichton producteur omnipotent nous privant du montage de McTiernan). 

Après avoir fait surgir les Wendols de la brume, de l’ombre et des entrailles de la terre, l’ultime affrontement nous les fait enfin apparaître au grand jour. McTiernan souligne ainsi la hardiesse de ses héros ayant réussi à révéler la simples nature d'hommes des "mangeurs de morts" aux premières lueurs de l’aube. Tout comme le Predator se démasquait par respect en ayant trouvé en Dutch (Arnold Schwarzenegger) un adversaire à sa mesure, les Wendols aux abois se déchaîneront cette fois sans leurs artifices de peurs.  Le réalisateur pensait au départ exprimer cette idée en reprenant le final du Zoulou de Cy Enfield (1964) où les guerriers zoulou saluaient par leurs chants la valeur de des soldats britanniques leur ayant résistés mais on le comprend parfaitement sans cette référence. 

L’union des guerriers survivant, la vaillance de ce village et notamment des femmes et bien sûr l’accomplissement d’Ahmed faisant définitivement corps avec ses compagnons d’armes (sa prière à Allah se mêlant à celle des vikings, les croyances et les peuples s'unifiant face au danger) tout cela s’exprime avec une force peu commune. Les épées et les corps s’entrechoquent dans un maelstrom de sang et de boue jusqu’à une dernière et magnifique prouesse de Buliwyf méritant la perpétuation de sa légende (l’analogie avec Beowulf s’avérant manifeste). Malgré les défauts dus à sa gestation mouvementée, Le 13e Guerrier est une superbe chanson de geste et une des plus belles illustrations du pouvoir évocateur du cinéma de John McTiernan. 


Sorti en dvd zone français chez Metropolitan et aussi dans une très belle édition blu ray