Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 25 juillet 2017

Le Vagabond de Tokyo - Tōkyō Nagaremono, Seijun Suzuki (1966)

Tetsu, yakuza et favori de Kurata, le chef de son clan, décide de se ranger. Kurata lui offre un travail régulier. Mais cette faveur leur vaudra les critiques d'Otsuka, un autre chef de clan. Ainsi Tesu est condamné à quitter Tōkyō, et devenir une sorte de yakuza errant, un vagabond, pour préserver l'honneur de Kurata.

Le Vagabond de Tokyo est le film qui amorce la chute de Seijun Suzuki avant la rupture définitive et le renvoi de la Nikkatsu que causera La Marque du tueur (1967). Le film est à contre-courant avec ce genre du yakuza-eiga alors en déclin et qui forcera la Nikkatsu à une mue radicale en se réorientant vers le roman porno. Pourtant sur le papier Le Vagabond de Tokyo avait tout pour plaire, son postulat mêlant habilement archétype du genre mais aussi des thématiques novatrices avec une démythification de l’imagerie chevaleresque du yakuza, popularisé quelques années plus tard par la série des Combats sans code d’honneur ou Le Cimetière de la morale (1975) de Kinji Fukasaku. Si le classicisme sert un certain confort du genre pour le spectateur et l’innovation un renouveau thématique, Suzuki n’emprunte aucune de voies, Le Vagabond de Tokyo étant un pur terrain d’expérimentation formelle.

Tout le film constitue un va et vient entre les conventions et cette bascule, les aspects (décors, situations) initiés par le réalisateur dans ses films précédents étant constamment malmenés. Tetsu (Tetsuya Watari) est un homme de main sans but depuis que son chef de clan Kurata (Ryuji Kita)  s’est rangé des affaires. Seulement les biens des repentis suscitent la convoitise des autres clans yakuza qui vont monter un complot diabolique pour parvenir à leur fin. La réussite du piège ne tient qu’à la profonde fidélité et au lien quasi filial qu’entretient Tetsu avec Kurata et qui lui a fait renoncer à tout, son honneur mais aussi son amour pour la chanteuse Chiharu (Chieko Matsubara). Seijun Suzuki dresse visuellement une dichotomie entre la distance prise par Tetsu avec le monde yakuza et une réalité criminelle qui le poursuit inlassablament. L’ouverture en noir et blanc montre donc notre héros subir un passage à tabac sans broncher, un élément en couleur exprimant la tentation à renouer avec sa vie violente. L’abstraction des situations et des décors ne servent qu’à construire un fossé entre la droiture désuète de Tetsu et un monde des yakuza déliquescent où seules les valeurs de l’argent ont désormais cours.

 La stylisation bariolée des environnements yakuzas associés à la corruption urbaine de Tokyo s’afficheront donc peu en peu en parallèle de l’épure de l’errance rurale d’un Tetsu exilé. Le passé se rappelle constamment à lui par la violence et les sbires de ses ennemis qui le poursuivent. C’est également les seuls lieux où une amitié sincère peut se manifester à travers un yakuza indépendant et lucide. C’est par lui que notre héros prend douloureusement conscience de son statut de petite main à sacrifier sur l’autel du profit. Cet espace mental de confusion et de solitude est l’occasion pour Suzuki d’exploiter à son avantage les coupes budgétaire d’une Nikkatsu de plus en plus réfractaire à ses écarts. 

Les scènes d’actions tiennent parfois lieux de quasi aparté et/ou insert sans début ni conclusion s’immiscent dans un rebondissement dramatique plus vaste et le gimmick pop (par effet de lumière ou cadrage inattendu) rend chacun de ces instants indélébiles à la rétine. Le tout culminera dans un mémorable climax final où les comptes se règlent dans un décor blanc immaculé et dépouillé où le changement de couleur de veste du héros tient lieu d’émancipation dans un déchaînement de violence. Un objet inclassable à l’influence considérable dont la plus récente et assumée sera La La Land de Damien Chazelle. Une belle mise en bouche avant l’ultime outrage que sera La Marque du tueur. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

 

dimanche 23 juillet 2017

Fight Club - David Fincher (1999)

Le narrateur, sans identité précise, vit seul, travaille seul, dort seul, mange seul ses plateaux-repas pour une personne comme beaucoup d'autres personnes seules qui connaissent la misère humaine, morale et sexuelle. C'est pourquoi il va devenir membre du Fight club, un lieu clandestin où il va pouvoir retrouver sa virilité, l'échange et la communication. Ce club est dirigé par Tyler Durden, une sorte d'anarchiste entre gourou et philosophe qui prêche l'amour de son prochain.

La fin des années 90 et donc de siècle aura vu le cinéma américain poser à travers plusieurs films une vaste interrogation sur la place de l’individu dans la société. Cela passe par une portée philosophique entre inspiration SF littéraire et effets spectaculaires dans Dark City d’Alex Proyas (1998). The Truman Show de Peter Weir (1998) est une fable plus directement rattachée à l’imagerie americana dont il dénonce l’idéalisme publicitaire. Ces deux films dressent leurs héros contre l’artificialité d’un environnement qui les assujetti, tout comme le fera Matrix des Watchowski (1999). Matrix et Fight Club sortis à quelques mois d’écarts partagent pourtant un ancrage plus contemporain dans cet esprit « fin de siècle », la prison de ses personnages étant rattachée à une aseptisation perceptible de la société. Ce mal-être existentiel en reste certes à l’argument SF dans Matrix mais tout concourt à relier le malaise à une réalité aliénante et un certain esprit punk : Neo (Keanu Reeves) se libère autant des chaînes de la Matrice que de sa médiocre condition d’employé de bureau, d’une urbanité anonyme et des agents de la Matrice au look interchangeable de cols blanc. Fight Club se nourrit d’une même volonté anarchiste mais inscrit le doute dans la transcendance de son héros, loin de la facilité de « l’élu » de Matrix - qui sera cependant remise en cause dans les deux suites.

Au départ Fight Club est un brûlot littéraire paru en 1996  et le premier roman de Chuck Palahniuk. La Fox en acquiert les droits par l’intermédiaire de la productrice Laura Ziskin qui en quête d’un réalisateur majeur pour l’adaptation, essuiera les refus de Peter Jackson, Bryan Singer ou encore Danny Boyle pourtant loin d’être installés dans l’industrie hollywoodienne. David Fincher est quant à lui fan du roman dont il avait cherché à acquérir les droits mais reste encore échaudé par sa traumatisante expérience au sein de la Fox pour Alien 3 (1993). Après avoir été rassuré par Laura Ziskin, David Fincher se lance dans l’écriture du scénario avec Jim Uhls avec comme premier choix fort de réinstaller la narration en voix-off. Celle-ci contient toute la dimension ironique et humoristique d’un récit qui serait sinistre s’il en était dépourvu. Eliminée car considérée comme désuète à l’époque, cette voix-off apportera un côté à la fois ludique dans ses apartés et retour en arrière mais aussi plus ouvertement construit que le livre tout en en respectant l’esprit.

Le film est pour Fincher l’occasion de revisiter ironiquement sa prime carrière de réalisateur de publicité. L’existence morne du narrateur (Edward Norton) se révèle par son absence de nom, sa profession d’agent d’assurance et la neutralité des environnements qu’il traverse : bureau anonyme, halls d’aéroport interchangeables et appartement décoré aux dernières tendances. Ce cocon de médiocrité est lucidement observé par la voix-off et illustré avec inventivité par Fincher avec notamment ce fameux moment où Norton traverse son appartement prenant les contours d’un catalogue Ikea. Le mal-être du personnage s’exprime alors de manière physiologique et implicitement psychanalytique, avec une insomnie chronique et un état de zombie perpétuel qui laisse apparaître en image subliminale la silhouette de Tyler Durden (Brad Pitt) très tôt dans le récit.

David Fincher rêvait avec Fight Club de signer un coming of age tordu façon Le Lauréat mais pour la génération des trentenaires. On pourrait également faire un parallèle avec Mosquito Coast (1986) de Peter Weir (1986). Dans ce film Harrison Ford incarnait un inventeur ne trouvant plus sa place dans un monde contemporain où toutes les découvertes majeures avaient été accomplies et qui allait se perdre dans une jungle, victime de sa folie démiurgique. Fight Club par d’une même réflexion mais pour les trentenaires de cette fin de XXe siècle. Le narcissisme de cette génération (et qu’approfondira Fincher à travers les réseaux sociaux de The Social Network (2010)) et le contexte socio-économique d’alors fait naître leur frustration de façon différente. Plutôt que les innovations inondant l’esprit d’un Harrison Ford et dont le monde ne veut pas, ce qui manque aux héros de Fight Club, ce sont les sensations fortes. Toutes les révolutions et rébellions semblent avoir été réalisées, leur génération de famille monoparentale élevés par des femmes les ont empêchés de s’accomplir et devenir de « vrais » hommes ». Tout en dénonçant la vraie soumission de chacun à cette société du consumériste, Fight Club y cède sur de nombreux points. 

Le charismatique Tyler Durden apparaît aussi puéril que réellement habité par sa cause, son propos cinglant n’étant jamais loin de ces slogans publicitaires qu’il abhorre tel le célèbre « La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club ». Le Fight Club de mouvement marginal devient à sa manière une franchise nationale et identifiable (la dernière partie où de ville en ville le narrateur repère d’instinct ceux abritant un Fight Club) par ses codes. Brad Pitt au sommet de sa photogénie (que Fincher questionnera autrement dans Benjamin Button (2008) incarne ainsi un idéal trop parfait de danger et de style, une icône de t-shirt dont les atours nous préparent finalement déjà au twist final. Ces éléments ajoutés à la schizophrénie entre masculinisme extrême et la promiscuité crypto gay de Pitt/Norton sèment donc le chaud et le froid. L’hilarant et inventif sens de la provocation (l’introduction de Tyler Durden et ses activités) prend un tour de plus en plus menaçant, l’abêtissement des « space monkeys » prenant peu à peu le pas. Le clinquant et le quelconque s’entrecroisent constamment dans les décors choisis, dans la gamme chromatique de la photo de Jeff Cronenweth. La banalité des espaces de bureau clinique parait alors aussi étudiée que l’incroyable et poisseux décor de la maison de Tyler Durden. 

L’accusation de fascisme qu’a parfois pu essuyer le film à sa sortie s’écroule donc au vu de ces nombreuses contradictions volontaires. David Fincher filme au contraire une comédie noire où ce qui semble être dénoncé est repris sous un emballage arty et crade, où les rebelles reproduisent ce à quoi ils s’opposent en reprenant les mêmes codes - la lobotomie du job alimentaire ayant laissée place à celle de la cause creuse. Il faut cependant admettre que c’est un vernis qui se dévoile au fil des revisions (l’adrénaline punk étant la sensation initiale jubilatoire) et à  l’aune de la filmographie entière de Fincher où règne une même ironie. L’outil communautaire virtuel de The Social Network naît d’un chagrin d’amour et brise ainsi une amitié réelle, L’outil de protection ultime devient un tombeau dans Panic Room (2002) et l’enfer se dissimule sous le cocon bourgeois et pavillonnaire de Gone Girl (2014). 

Dès lors sous le supposé « message » et l’avalanche d’effets virtuoses (la scène d’introduction partant du méandre du cerveau au réel et annonce la caméra virevoltante de Panic Room, la stupéfiante séquence d’accident routier) c’est le drame humain qui finit par captiver dans Fight Club. Edward Norton incarne ainsi parfaitement cette apathie urbaine désespérée (déjà au cœur de Seven (1996) et avec une solution toute aussi extrême pour son serial-killer) puis cette galvanisation artificielle qui dissimule une profonde dépression. Le personnage apparaît de plus en plus chétif et souffreteux tandis que l’acolyte Durden devient le dominant de plus en plus glamour et érotisé. C’est encore plus flagrant pour Marla Singer (Helena Bonham Carter), élément féminin gratuitement provocateur - notamment une scène de sexe comme on n’en avait jamais vue - dans un premier temps puis vraie victime du film à la lumière du retournement final.

Fight Club est un film bien de son temps par les peurs et les doutes qu’il incarne, mais finalement aussi visionnaire. Le monde-supermarché à grande échelle peuplé de marques et la solitude ont depuis été décuplés par les réseaux sociaux. Certaines images seraient impossibles à reproduire tel quel aujourd’hui (l’effondrement de buildings final se restreint aujourd’hui à l’abstraction des films de super-héros) et le recrutement des membres du Fight Club (ainsi que le vide moral et existentiel qu’il vient combler) rappellera une triste actualité contemporaine. La critique à de rares exception près ne sera pas sensible à la vision de Fincher et la jeunesse fera un triomphe au film - Echec aux Etats-Unis mais succès relatif dans le monde dont 1 millions d’entrée France, mais par contre carton historique en dvd – et l’érigera au rang culte ans doute pour de mauvaises raisons dans un premier temps – le fameux syndrome du Scarface de Brian De Palma (1984). Loin des polémiques désormais, Fight Club demeure un objet inclassable et aussi schizophrène que son personnage principal. Fincher revisitera cette illusion d’un monde idéal avec certes plus d’élégance et de finesse dans The Social Network ou Gone Girl, mais l’iconoclasme sale gosse et rock’n’roll de Fight Club reste son manifeste le plus éclatant.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Fox et rssort en salle le 26 juillet 

 

mardi 18 juillet 2017

La Belle Ensorceleuse - The Flame of New Orleans, René Clair (1941)


Une aventurière qui se fait appeler « comtesse » (Marlène Dietrich) débarque à La Nouvelle-Orléans en quête d'un homme fortuné. Avec la complicité de sa servante Clementine (Theresa Harris), elle séduit Charles Giraud (Roland Young) un banquier naïf. Elle rencontre par hasard Robert Latour (Bruce Cabot), un beau marin. Alors que le mariage avec Giraud est imminent, la comtesse est reconnue par le russe Zolotov (Mischa Auer) qui l'a bien connue à Saint-Pétersbourg. Sans le vouloir, ce dernier compromet le mariage et la comtesse se voit forcée de faire croire qu'elle est la cousine vertueuse d'une femme de mauvaises mœurs dénommée « Lili ».

Premier des cinq films hollywoodiens de René Clair, La Belle ensorceleuse n’est pas la plus grande réussite de cette période américaine (ce titre revenant au délicieux Ma femme est une sorcière (1942)) mais s’avère néanmoins un divertissement fort plaisant. Le scénario de Norman Krasna est bien évidemment un véhicule pour Marlène Dietrich mais René Clair le fait sien en y apportant le meilleur de ses réussites françaises dans la comédie. A l’élégance et l’opulence hollywoodienne de cette Nouvelle-Orléans du 19e s’ajoute ainsi la mise en scène précise et le sens du rythme irrésistible du réalisateur de Le Million (1931) ou À nous la liberté (1931). Mais surtout, René Clair donne un fort plaisant avatar hollywoodien à la comédie façon Feydeau et au vaudeville bien français.

Tout le film fonctionne sur le dédoublement des couples, traits de caractères et situations. L’ouverture annonce cette dimension théâtrale avec le « drame » narré ironiquement par la voix-off de cette robe de mariée retrouvée flottant sur le fleuve Mississipi. Pour en comprendre les raisons, René Clair nous invite littéralement dans ce théâtre comique avec une caméra s’introduisant sur une scène d’opéra. La comédie se joue plutôt en loge où l’aventurière Lili (Marlène Dietrich) opère son numéro de séduction bien rôdée au banquier Charles Giraud (Roland Young) vite au petit soin après une feinte d’évanouissement. Le dédoublement s’opère à la fois pour duper l’autre mais aussi révéler la vérité profonde des personnages. Sous ses atours de fausse comtesse, Marlène Dietrich ne peut que repousser le rustre mais attachant marin Robert Latour (Bruce Cabot) malgré l’attrait qu’on peut deviner, le temps d’une séquence cruelle. Mais quand son passé ressurgit et menace son mariage lucratif avec le banquier, elle sera forcée de s’inventer une cousine vulgaire à qui attribuer cette réputation sulfureuse. 

René Clair opère par étape, ce double de mauvaise vie n’étant dans un premier temps qu’une voix, puis une présence grossière avant de finalement laisser entrevoir les vrais sentiments de Lili. Tout fonctionne par le glissement et le décalage, Marlène Dietrich prenant une porte dérobée pour signifier la basse extraction de son double, jouant d’un effet de poupée russe en autant la robe criarde de la « cousine » pour révéler celle élégante en diable de la comtesse. L’aspect manipulateur et intéressé du personnage s’estompe par les nuances de jeu de l’actrice, dont la tristesse se laisse brièvement entrevoir lorsqu’elle est une première fois démasquée (le calcul reprenant ses droits dans la minute) et réellement marquée par le rapport aux autres différents selon ses identités. 

Le marin balourd et attachant n’a cure de ses origines et s’avère tout autant sous le charme de ses deux alias qu’il démasque vite, à l’inverse le banquier plus attiré par l’image que l’être qui s’y dissimule rejette celle non conforme à son milieu par des moyens assez radicaux. Marlène Dietrich se délecte de ce personnage peu à peu dépassé par ses sentiments, dont la froide ambition s’estompe face à la sincérité bourrue du marin. Tout cela s’opère avec une fluidité exemplaire, tant dans la narration jouant habilement des multiples quiproquos que par la mise en scène de René Clair escamotant toute explication trop bavarde par des ellipses parfaite. Il suffit d’un regard intense pour orchestrer les retrouvailles finales et un jeu de reflet mêlé à un fondu enchaîné dans une vitre nous signifie le grand départ en bateau qui conclut le film, et explique enfin cette robe de mariée flottante d’ouverture. Sautillante et plaisante réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films 

Extrait

lundi 17 juillet 2017

Out of the Blue - Dennis Hopper (1980)

Alors qu’il roulait dans son camion avec sa fille Cebe, Don Barnes a percuté un bus de ramassage scolaire. Cet accident tragique coûta la vie à de nombreux enfants et lui valut une peine de cinq ans d’emprisonnement. Quand il sort enfin de prison, il retrouve son épouse Katie, junkie paumée qui avait tenté de se reprendre en main en choisissant comme amant Paul, un barman protecteur. Leur fille est une adolescente fascinée par la musique et le mouvement punk, qui veut vivre en oubliant les blessures du passé. Ces trois paumés de l’Amérique profonde rêvent néanmoins de former à nouveau une famille unie.

Dix ans après l'accueil catastrophique et l'échec de The Last Movie (1971), Dennis Hopper va effectuer un inattendu retour sur le devant de la scène avec Out of Blue. Entre les deux films, l'existence d'Hopper a littéralement sombré dans un tourbillon d'excès et de films obscurs d'où surnagent heureusement les classiques L'Ami Américain de Wim Wenders (1979) et surtout Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Out of the blue se présente donc comme un projet alimentaire pour un Dennis Hopper au creux de la vague qui a surtout besoin de travailler. Le film est au départ réalisé par le scénariste Léonard Yakir qui ne s'en sort pas, accumule les retards et dont les rushes sont inutilisables au bout de six semaines de tournage.

Le producteur sollicite alors Dennis Hopper de reprendre le flambeau sous peine d'arrêt de la production, avec la contrainte de boucler le film en quatre semaines. Hopper relève le défi tout en changeant radicalement le ton et la portée du film. Au départ il devait jouer le père incestueux d'une adolescente qui serait sauvée par l'aide d'un psychologue joué par Raymond Burr. Le rôle de ce dernier est réduit à deux apparitions, la portée positive et bienveillante disparaissant avec lui pour un traitement bien plus jusqu'auboutiste.

On peut voir Out of the blue comme un prolongement terminal de l'idéologie libertaire exploré par Hopper dans le fameux Easy Rider (1969) et The Last Movie par l'entremise du mouvement punk où se plonge corps et âmes Cebe (Linda Manz) pour fuir ses démons. L'adolescente rebelle arpente de son allure garçonne et déterminée les environnements les plus sinistres et où euphorisant, les squats glauques alternant avec les scènes de concert électrisantes. C'est le seul exutoire pour la jeune s'auto convaincant coup de mantra typique de l'époque (Disco sucks). Le trauma de l'incident de la route originel ayant brisée la famille pèse lourdement et empêche toute possibilité de rédemption. L'environnement white trash sordide, le souvenir de l'accident ravivé constamment par la rancune des victimes et la nature autodestructrice du personnage d'Hopper ramènent constamment vers la fange.

La photo de Marc Champion maintient un sentiment de grisaille hivernale sans espoir qu'exprime la prestation de Dennis Hopper. La culpabilité détermine une attitude pathétique entre ange maladroit et démon imprévisible que prolonge Sharon Farrell en mère junkie. Le My My, Hey Hey (Out of the Blue) et son leitmotiv Out of the blue / Into the black imprègne de son spleen tout le film, entre profonde mélancolie et résignation. Linda Manz déjà impressionnante dans Les Moissons du ciel de Terence Malick (1978) incarne par son énergie la seule force vitale du récit, la caméra d'Hopper accompagnant dans des travellings nerveux sa silhouette déterminée lors de ses déambulations incertaines. L'Amérique déchue s'incarne dans cette fascination pour Elvis fraîchement disparu, le passé douloureux étant insurmontable tant pour la jeunesse (Cebe retrouvant seule ses réflexes de petite fille en suçant son pouce) tandis que des éléments épars suggèrent un passé hippie pour les parents et donc un possible avenir des héros de Easy Rider (la photo d'Hopper avec une casquette en cuir.

Puis soudain arrive ce tétanisant final révélant au trauma originel plus intime et horrible que l'accident, signe que tout espoir de réunion était inutile. Hopper aura finalement retenu le no future de cette culture punk qu'il illustre, un stade nihiliste et définitif de la liberté exprimée dans Easy Rider. Out of the blue constitue donc le dernier volet d'une trilogie, la suite de la carrière de réalisateur de Dennis Hopper prenant des détours plus conventionnels sans être inintéressant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine 

samedi 15 juillet 2017

Le Parfum d'Yvonne - Patrice Leconte (1994)

Un jeune comte qui se prétend d'origine russe et rentier, en villégiature sur les bords d'un lac (le lieu n'est pas précisé, mais le tournage eut lieu à Évian), tombe amoureux d'une sublime jeune femme, Yvonne, qui est accompagnée de son dogue allemand Oswald et d'un vieil homme excentrique, le docteur Meinthe. Peu à peu, le comte va découvrir la singularité de ces êtres, et recevoir en particulier bien des mises en garde au sujet de la jeune femme qu'il souhaite épouser et emmener en Amérique pour y faire éclater son talent d'actrice. L'homosexualité du vieux médecin, auto surnommé la reine des Belges, est également plusieurs fois évoquée, toujours sous forme insultante.

Le Parfum d'Yvonne s'inscrit dans le registre dramatique initié par Patrice Leconte à partir de Tandem (1987) et surtout Monsieur Hire (1989), tout en le lançant sur une veine romanesque rétro qui perdurera dans La Veuve de Saint-Pierre (2000), Rue des plaisirs (2002) ou le plus récent Une promesse (2014). Adapté du roman Villa triste de Patrick Modiano, le film dans sa narration dresse un constant parallèle entre apaisement et agitation. C'est d'abord dans le contexte initial, une villégiature de province qui n'a que faire des tumultes du pays en cette année 1958 (conscription, Guerre d'Algérie, attentats), baignée dans sa langueur ensoleillée.

C'est également le cas dans la temporalité où un présent sombre et torturé annonce la tournure dramatique des flashbacks lumineux qui dominent le récit. Patrice Leconte reste très évasif dans ces enjeux et la caractérisation de ses personnages, l'émotion se ressentant au jour le jour à la manière du personnage mutin et sensuel d'Yvonne (Sandra Majani). Les raisons qui mènent Victor (Hippolyte Girardot) là ainsi que son passé restent nébuleux, tout comme les secrets que dissimulent la bonhomie du docteur Meinthe (Jean-Pierre Marielle). Patrice Leconte nous plonge dans une atmosphère tour à tour solaire et torturée, romantique et pesante, le tout porté par des somptueuses compositions de plan (la balade en bateau d'Yvonne et Victor) et une photo stylisée d'Edouardo Serra.

Le problème est que tout cela finit par tourner à vide et sonner faux, à cause de la fadeur de l'héroïne. Sandra Majani n'existe que par sa photogénie mais rien dans l'attitude, la diction ou le mystère ne parviennent à sortir son personnage de sa dimension quelconque. La sensualité fonctionne sur un aspect plus publicitaire qu'autre chose (Sandra Majani étant déshabillée plus qu'à son tour tout au long du film), l'actrice n'ayant ni le glamour insaisissable nous la sensualité plus ravageuse que pouvait dégager une Pauline Laffont dans L'été en pente douce (1987).

Sans enjeu romantique consistant le drame ne fonctionne pas et toutes les idées formelles de Patrice Leconte tombent à plat (le très bon plan revisitant longuement en pleine mer le souffle sous la robe de Sept ans de réflexion). Une des dernières scènes avec Richard Bohringer en oncle d'Yvonne fait bien plus exister celle-ci par l'entremise d'un autre que par sa propre présence à l'écran. Peut-être aurait-il fallu tenir le parti pris de cette scène et ne faire d'Yvonne qu'une incarnation lointaine faisant tourner la tête des autres protagonistes. L'hésitation entre la nature évanescente et plus ordinaire ne fonctionne pas en tout cas et rend le drame final moins puissant qu'attendu malgré de remarquables Hippolyte Girardot et Jean-Pierre Marielle.

Sorti en dvd zone 2 français chez Aventi 

 Extrait

mardi 11 juillet 2017

The Doom Generation - Gregg Araki (1995)


Jordan et Amy, deux ados punks et rebelles du fin fond des États-Unis, rencontrent au hasard d'une fête bien arrosée Xavier, un étrange individu qui va alors les impliquer dans une série de meurtres sanglants alors que des événements étranges vont les poursuivre, les plongeant petit à petit dans un cauchemar psychédélique alors que le jeune couple se transforme en ménage à trois.

The Doom Generation est le deuxième volet de la « trilogie de l’apocalypse » de Gregg Araki, suivant Totally Fucked Up (1993) et précédant Nowhere (1997). On retrouve donc là ce mélange d’hédonisme adolescent, de sexe et de violence tapageuse ici dans une même approche schizophrène typique d’Araki. Le scénario reprend ainsi le motif classique des adolescents criminels en fuite vu dans Les Amants de la nuit (1949) de Nicholas Ray ou encore Bonnie and Clyde (1967) d’Arthur Penn. Araki renoue aussi avec le croisement d’innocence juvénile qui caractérisait les personnages et une violence qui les dépasse. Le couple d’ado punk Jordan (James Duvall) et Amy (Rose McGowan) apparaît ainsi à la fois libéré dans une ouverture tapageuse en boite de nuit mais finalement aussi timoré, la peur du sida étant un prétexte (puisque tous deux sont encore vierges) refrénant leurs ardeurs. Lorsque le tourmenté Xavier (Jonathan Schaech) vient s’immiscer parmi eux, son influence illustre cette idée de libération et de tumulte.

La sexualité se libère pour Jordan et Amy passant enfin à l’acte, pour s’émanciper de la norme avec le détonant ménage à trois qui va se constituer. Seulement cette liberté va se faire au prix d’une perte de repère dans la violence par l’entremise de Xavier, véritable agent du chaos introduit par une scène de rixe et qui provoque une bascule nihiliste de plus en plus prégnante par ses débordements sanglants et grotesque. Dès lors le cadre du récit devient de plus en plus stylisé et irréel (le déco différentes chambres de motels parcourues constituant une œuvre en soit), que ce soit un rattachement familial rapidement expédié ou des rencontres de plus en plus folles et excentriques. La bande-son va dans ce sens, les plages planantes de Slowdive ou Cocteau Twins accompagnant les visions contemplatives de ce road movie tandis qu’un rock plus nerveux accompagne les éclairs de violence. 

Cette dichotomie devient plus incertaine au fil de la perte de repères, notamment dans les scènes de sexe où la douce candeur de Jordan alterne avec l’agressivité torride de Xavier. Gregg Araki l’illustre par sa mise en scène de ces instants, les plans fixes et les couleurs douces des étreintes Jordan/Amy étant contredites par le montage chaotique, la furie rock’n’roll et les pratiques audacieuses (dont un doigt placé à un endroit singulier de l’anatomie du partenaire) des coïts Xavier/Amy. Jordan par son innocence et sa nature androgyne est un élément d’équilibre, Xavier par sa bisexualité et tempérament brutal celui de l’ambiguïté et Amy celui de la confusion. C’est finalement par le désir qu’elle suscite au sein du trio mais également face au monde extérieur (des ex amants imaginaire de plus en plus menaçants semblant la reconnaître et la poursuivant de leurs assiduités) changeant et de plus en plus cauchemardesque qu’elle bouleverse la tonalité d’ensemble. Elle participe à la promiscuité gay de Jordan et Xavier tout en étant un pur objet de désir magnifiquement incarné par une incandescente Rose McGowan. 

Toute cette confusion violence/douceur (l’indifférence face aux tueries est contredite par la vive émotion de la mort d’un chien), ombres /lumières est parfaitement résumée dans la dernière partie du film. Le triolisme et l’homosexualité s’assument dans un tourbillon de râles, effets stroboscopiques et fondus enchaînés avant que la barbarie vienne sauvagement interrompre la fragile harmonie. Le débordement final halluciné n’a pas d’ancrage social (le machisme autant qu’une homosexualité tordue guident les agresseurs) si ce n’est la folie latente d’un monde régressif. Le lendemain du cauchemar, le traumatisme peut se cacher derrière des lunettes noires et l’aventure se poursuivre sur une route baignée par le soleil. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Lumière