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lundi 6 février 2017

Mahler - Ken Russell (1974)

L'action se situe en 1911, lors de son voyage de retour à Vienne, à un moment où Mahler, malade, ne sait pas encore qu'il n'a plus que quelques jours à vivre. Tout au long de ce voyage, le compositeur, habité par un désespoir profond, revit les étapes importantes de sa vie : son enfance marquée par l'antisémitisme et la violence de son père contre sa mère, son amour pour sa femme Alma, sa conversion au catholicisme, qui facilite son accession à la tête de l'orchestre de Vienne et la disparition de ses proches : le suicide de son frère et la mort de sa fille.

L’amour de la musique tient une place fondamentale chez Ken Russell, se manifestant dans une part à la fois secrète et visible de son œuvre. Dès ses débuts à la BBC, Russell consacre une série de documentaires à des compositeurs fameux : Prokofiev (1961) Elgar (1962), Bartok (1965), The Debussy Film (1965), Song of Summer (1968) sur Frederick Delius ou encore Dance of the Seven Veils (1970) un film sur Richard Strauss. Son ton audacieux et provocateur s’y manifeste déjà alors, que ce soit la mise en abyme de The Debussy Film (un film dans le film guidant le documentaire) ou sa vision d’un Richard Strauss nazi dans Dance of the Seven Veils (au point de se voir retirer les droits musicaux, le film étant interdit de projection jusqu’en 2019). Ce style tapageur s’épanouira dans la veine romanesque de Love (1969) adapté de D.H. Lawrence et surtout les visions infernales de Les Diables (1971), chef d’œuvre scrutant avec fureur le fanatisme religieux. Ken Russell pouvait ainsi déployer cette maîtrise acquise en revenant au biopic musical avec le superbe The Music Lovers : La Symphonie Pathétique (1970) là aussi bercé du parfum de scandale puisqu’évoquant un Tchaïkovski torturé par son homosexualité. Mahler sera la biopic musical le plus accompli d’un Ken Russell qui y voyait un de ses meilleurs films.

Le film prend comme point de départ l’ultime voyage de Gustav Mahler (Robert Powell) avec le voyage en train qu’il effectue pour Vienne où il fait son retour après des passages à Paris et New York. Ce sera l’occasion pour Mahler, malade et dépressif, de se replonger dans les souvenirs et rêveries ayant baigné son parcours d’homme et d’artiste. Cela ne signifiera pas pour autant une narration classique et chronologique ou un biopic académique pour Russell. Chaque élément (une image, un dialogue, un conflit…) du présent servira à rebondir sur un élément ancré dans le passé et/ou dans l’œuvre de Mahler. Il ne s’agira pas  de suivre la vie de Mahler, mais bel et bien de nous faire partager son imaginaire. Pour lui composer une symphonie revenait à créer un univers qui devait tout embrasser. C’est donc à un mariage entre musique et image intime et universel que nous invite Ken Russell. Les hauts et les bas du couple entre Mahler et son épouse Alma (Georgina Hale) tiennent donc à une incompréhension, à un équilibre ténu entre l’amour et la création. 

Dès le rêve d’ouverture cela s’exprime avec cette image d’Alma s’extrayant telle une larve de sa chrysalide pour tenter de se rapprocher de Mahler, figure totémique d’artiste inaccessible dont le visage est taillé dans la pierre. Le couple n’existe que dans la soumission de l’épouse à l’art de son époux. Russell l’illustre avec grandeur et poésie durant les scènes où ils séjournent à la campagne, Mahler irascible et enfermé dans sa cabane pour composer. Dans un caprice absurde, il exige qu’Alma réduise au silence tout l’environnement sonore de cette campagne paisible mais encore trop bruyante pour lui. L’épouse dévouée se plie pourtant à la tâche impossible, décrochant les clochettes des troupeaux de vaches, arrêtant le carillon de l’église et interrompant les danses des paysans. 

Ce cadre éteint dans son cycle de vie va alors renaître, plus beau et flamboyant car littéralement réinventé et magnifié par les notes dont Mahler peut enfin noircir sa partition. Ken Russell embrasse cette idée avec humour (les danses silencieuses des paysans suivant désormais la musique extradiégétique de Mahler) mais surtout une vraie majesté formelle où l’artiste ne fait plus qu’un avec cette nature (la silhouette du visage de Mahler dans l’ombre avec le paysage en arrière-plan), tout comme l’accomplissement artistique et la passion amoureuse – les mouvements de chef d’orchestre de Mahler et Alma se répondant pour refaçonner ce réel. C’est le versant le plus romantique et lumineux de Mahler qui se dévoile ainsi par ce baiser baigné de la photo élégiaque de Dick Bush où les rayons du soleil se reflète dans les mouvements du lac

D’autres séquences montrent au contraire le conflit qu’entraîne l’art sur la vie et inversement. Les élans morbides de sa de sa sixième symphonie semblent ainsi précéder et presque annoncer le décès tragique de sa fille aînée. C’est cependant lorsqu’il marie les tourments de Mahler à des visions véritablement autres que Russell captive. La musique dessine ainsi un monde intérieur torturé où le réalisateur glisse par l’image certaines obsessions de Mahler notamment son intérêt pour la psychanalyse. Des discussions avec Freud aidèrent le musicien à résoudre ses problèmes de couple et une symbolique marquée accompagne le cauchemar où il assiste à ses funérailles sous l’œil d’une Alma lascive et de son amant. 

Russell y marie d’ailleurs ses propres marottes et se montre toujours capable de désamorcer une solennité trop précieuse. Le rapport complexe de Mahler entre sa judéité (qu’il ne reniait pas sans pour autant s’en réclamer) et sa passion pour la mystique catholique entraîne donc une séquence onirique absurde pour signifier sa conversion chrétienne, tant par intérêt pour surmonter l’antisémitisme ambiant que par vraie fois. Ken Russel enrobe tout cela dans une parodie de film muet (Robert Powell si habité jusque-là pouvant se lâcher dans le jeu expressif et outrancier) où Mahler séduit Cosima Wagner (épouse de Richard) pour pouvoir diriger l’Opéra de Vienne. Le symbolisme Wagnerien y est détourné ironiquement et grossièrement associé à l’idéologie nazie.

La force de Russell est ainsi de pouvoir alterner les humeurs et atmosphères, tout en donnant sa vision de l’art de Mahler. La naissance de ce monde intérieur offrira également une magnifique scène d’enfance où la nature naît à Mahler et inversement. La musique s’élève tandis que le petit garçon se perd dans l’ombre d’une forêt qu’il a appris à regarder et qui peut s’orner de l’onirisme et de la fulgurance sur songe le plus enchanteur avec cette saisissante apparition d’un cheval blanc. La caractérisation des personnages achève de donner une vraie force à l’ensemble. Les furtives apparitions familiales (le père violent et ambitieux, la fratrie aimante et fragile) suffisent à forger les traits les plus significatifs de Mahler et le scénario sait constamment rebondir entre les époques pour donner de la profondeur aux conflits – le machisme supposé de Mahler envers les élans créatifs de sa femme prenant une autre dimension avec le destin tragique de son ami Hugo Wolf devenu fou. 

Georgina Hale gagne une vraie épaisseur au fil du récit, tour à tour distante, charnelle et dévouée. C’est par Alma que le lien entre Mahler et l’humanité se noue puisque dans une belle déclaration finale, il lui avouera que la beauté de sa musique ne peut naître que de ses sentiments pour elle. Toutefois Mahler n’existe qu’en associant toujours romantisme, beauté et tragédie, cette dernière se manifestant en rappelant l’existence en sursis de l’artiste. Un des grands Ken Russell qui n’égalera pas cette réussite avec ses autres odyssées musicales, Lisztomania (1975) et Tommy (1975).

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films 

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