Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 23 juin 2017

Génération Propaganda: L’histoire oubliée de ceux qui ont conquis Hollywood - Benoit Marchisio



L’ouvrage de Benoit Marchisio se penche sur une révolution esthétique et culturelle certes moins célébrée que le Nouvel Hollywood de la décennie précédente, mais tout aussi importante. L’arrivée des clippeurs au cinéma à l’orée des années 90 concrétisera ainsi, avec des fortunes diverses, leur impact sur la culture populaire. L’auteur se penche plus précisément sur Propaganda, entité emblématique de par ses personnalités (David Fincher, Michael Bay, Mark Romanek…) et les images indélébiles qu’elle contribua à créer à travers ses publicités et clips pour les artistes les plus prestigieux des 80’s (Guns’n’Roses, Madonna, Janet Jackson…). Propaganda, fondée par des jeunes loups aux dents longues rêvant de cinéma trouvait ainsi un équilibre idéal entre culture de masse et intégrité artistique puisque les expérimentations formelles les plus audacieuse s’immisçaient dans les foyers par le biais de spot pour des marques prestigieuses (Coca-Cola, Nike…) et les clips en rotation lourde sur MTV.

L’auteur dépeint dans le détail le contexte qui permit cette bascule et notamment par les mutations de l’industrie musicale. La création et le succès de MTV amène une demande exponentielle en image pour alimenter la grille quotidienne et crée une bulle dans le marché alors balbutiant du clip. Quelques réalisateurs aux parcours divers se distinguent alors et décident de fonder leur propre compagnie, Propaganda qui sera le terreau créatif qui tracera leur chemin vers Hollywood. Benoit Marchisio tout en narrant de façon précise et accessible les méandres du business qui guident l’ascension de Propaganda (participation de Polygram, relation avec les agents, dividendes) est également allé interroger les participants à l’aventure. Si certaines figures emblématiques manquent à l’appel (David Fincher de plus en plus rétif aux entretiens ces dernières années, Spike Jonze), toute une flopée d’interlocuteurs côtés art et souvent méconnus/oubliés (Dominique Sena star du clip bien rentré dans le rang au cinéma, l’anglais Nigel Terry, David Hogan…) viennent narrer les aspects les plus secrets de cette période folle ainsi que des dirigeants faisant leur premier pas avant un destin glorieux (Steven Golin futur double Oscarisé en produisant The Revenant et Spotlight récemment).

Le succès et les innovations de Propaganda s’inscrivent ainsi dans un contexte que ses créateurs sont les seuls à comprendre en offrant aux jeunes générations des images inédites. Tout matériau, artiste ou marque est ainsi l’occasion pour les réalisateurs d’expérimenter un maximum tout en servant le « produit » filmé. C’est l’ère du high concept où une idée simple se voit filmée de la manière la plus stylisée et esthétisante possible, le brio technique ne se délestant jamais d’un côté tape à l’œil voire vulgaire pour marquer immédiatement les esprits. Benoit Marchisio analyse en profondeur les morceaux de bravoures les plus impressionnants de Propaganda (et la lecture incitera aux longues heures à passer sur Youtube) où se marient cet amour de la belle image, ce croisement du classique et de l’ancien, de la grâce et de la vulgarité.

Le clip Express yourself de Madonna signé David Fincher sous influence Metropolis/Blade Runner (traumatisme esthétique pour toute cette génération), la grandiloquence des Guns’n’Roses filmée par Nigel Terry, les débordements rococo et sexy de Michael Bay sur I'd Do Anything For Love (But I Won't Do That) de Meat Loaf ne sont que quelques exemples de cette folie qui annoncent la future carrière cinématographique de certains (la caméra baladeuse de Panic Room (2002) déjà usée par Fincher dans un clip de Steve Winwood).


L’émulation créatrice et les excès divers témoignent des personnalités de chacun (Michael Bay égal à lui-même d’après l’image que donne à voir ses films, Dominic Sena renonçant régulièrement à ses salaires pour compléter sa vision de chaque clip) avec de beaux exemples de débordements hollywoodiens même si Marchisio ne tombe jamais dans le gossip et le règlement de compte à la Peter Biskind. Des choix hasardeux, des occasions manquées (David Fincher revenant au bercail pour The Game (1997) qui sera malheureusement un échec commercial) et un mauvais timing malheureux (Dans la peau de John Malkovich (1999) premier vrai et grand succès commercial au cinéma alors que Propaganda vit son crépuscule) conduiront pourtant à la chute de la compagnie. En dépit d’une influence majeure au cinéma et à la télévision (la série Twin Peaks et le palmé Sailor et Lula (1990) de David Lynch) Propaganda n’aura pas su endosser seul ses apports, le mariage avec le cinéma ne fonctionnant qu’avec le chapeautage d’un vrai producteur (Jerry Bruckheimer prenant Michael Bay sous son aile à partir de Bad Boys (1995)) ou le génie de ses créateurs parti s’épanouir ailleurs (David Fincher évidemment). Dès lors reste une belle odyssée du cinéma contemporain superbement narrée par Benoit Marchisio dans cet ouvrage captivant.

Edité chez Playlist Society

mercredi 21 juin 2017

Phantasm - Don Coscarelli (1979)


Orphelin depuis peu, Mike découvre que des faits étranges se déroulent dans le cimetière de Morningside. Il remarque un croque-mort à l’allure sinistre porter des cercueils comme s’il s’agissait de simples boîtes de carton, puis de petites créatures encapuchonnées aux activités pas moins suspectes… Effrayé mais curieux, aidé de son ami Reggie, Mike cherche à savoir ce qui se passe réellement. Il n’est pas au bout de ses surprises.

Dans le renouveau du cinéma d’horreur américain de la fin 70’s et du début 80’s, Phantasm tient une place à part. Loin de la maîtrise filmique et narrative du Halloween de John Carpenter (1978), aux antipodes de la comédie noire poisseuse d’un Massacre à la tronçonneuse et bien éloigné de la frénésie cartoonesque et gore qui aura cours dans le Evil Dead de Sam Raimi (1981). Les deux premiers films de Don Coscarelli ne s’inscrivent pas dans le genre mais c’est en tournant une scène de peur dans le second, Kenny & Company (1976) qu’il y prend goût et décide d’orienter son film suivant dans cette direction. Ce sera donc Phantasm où s’entremêle l’attrait de Don Coscarelli pour le surréalisme, avec une inspiration assumée qui oscille entre la nouvelle La Foire des ténèbres de Ray Bradbury et le classique SF Les envahisseurs de la planète Mars de William Cameron Menzies (1953) pour l’enfance confrontée au surnaturel.

Le tournage à l’économie sera de longue haleine au vu de l’ambition du réalisateur mais ce manque de moyen sert finalement  l’atmosphère du film. Ce qui semble constituer des défauts et un certains amateurisme (montage abrupt, transition hasardeuse…) donne progressivement une tonalité de rêve éveillé au récit. L’étrange s’invite dans la réalité des scènes de jour, que ce soit ces ombres furtives se dissimulant derrière les tombes du cimetière voisin où l’intimidante présence du Tall Man (Angus Scrimm). Plus tard les scènes de nuit donneront dans une même bizarrerie suscitant une angoisse latente où Coscarelli cherchent clairement laisser croire à une réalité alternative. Celle-ci relève donc du songe par son abstraction narrative (personnage et situation répétitives et limitées, croyance immédiate de chacun à la menace surnaturelle) et formelle. 

Les environnements limités du récit (le cimetière, la maison et la demeure du Tall Man) amènent une claustrophobie et un sentiment de vase-clos onirique qui se ressent notamment dans les séquences nocturnes dont la photo vaporeuse et bleutée évoque un filtre au réel ou une ombre où se confine la menace innommable (tous les passages en voiture). Cette ambiguïté dans la perception est autant dû à explication psychologique (tout ce qui tourne au rapport entre les deux frères, le film parait assez autobiographique de l’admiration de Coscarelli pour son frère et sa peur de le perdre) que purement fantastique, la seconde découlant peut être de la première pour supporter un réel trop douloureux à accepter.

Toujours est-il que Coscarelli sait distiller quelques beaux moments de frayeurs, l’inventivité surmontant toujours les moyens limités (la transformation du doigt du Tall Man en infâme insecte) tandis que l’épure visuelle donne un cachet unique au film. Les choix des design de certains décors et notamment leur couleur (la salle des cercueils), les compositions de plan faisant apparaître la menace puis jouant sur l’attente au lieu d’une la peur plus directe (la cultissime scène où la massive silhouette du Tall Man se dessine dans l’arrière-plan de Mike et qui attend un court laps de temps avant de se lancer à ses trousse) participent donc à ce malaise ambiant. Toute la progression du film tend à retirer progressivement une couche de concret pour laisser voir un ailleurs furtif, puis entrevu dans une passionnante et alors très novatrice évocation des mondes parallèles ou inter dimensionnels – représenté par l’emblématique objet de la sphère. 

On est plus proche des travaux d’un Stephen King (le roman Insomnie semble s’être largement inspiré de Phantasm ente autre) que d’un Lovecraft auquel on aurait pu penser. La présence macabre d’Angus Scrimm (qui conçoit là un méchant emblématique du fantastique qui lui collera à la peau) ramène à un imaginaire gothique assumé (sa fonction de croque-mort, une brève allusion à ses origines) mais aussi quelque chose d’autre plus insaisissable, glacial et inquiétant. La seule frustration sera sur tout le potentiel possible et inexploité dans le postulat mais que Coscarelli creusera bien plus dans les quatre suites.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ESC 

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lundi 19 juin 2017

La Barrière de chair - Nikutai no mon, Seijun Suzuki (1964)


Le Japon de l'après-guerre. Le pays est dévasté et le marché noir est roi. Cinq prostituées, Sen, Mino, Roku, Mashito et Maya, jurent de n'avoir aucune relation sexuelle, sauf avec leurs clients. Mais l'une d'elles, Mashito, ne tient pas sa promesse. Elle est alors torturée par les autres jeunes femmes. Survient un homme qui, pour avoir tenté d'assassiner un soldat américain, est poursuivi par la police...

Dans sa grande série de film réalisé au sein de la Nikkatsu, La Barrière de la chair est une œuvre qui permet à Seijun Suzuki de sortir du carcan du film de yakuza. Tout comme il avait bousculé ce genre de son iconoclasme narratif et formel, Suzuki malmène la tradition du mélodrame au féminin japonais en signant une sorte d’antithèse à Rue de la honte de Kenji Mizoguchi (1956) dont on pourrait le rapprocher au vu du sujet. Ce côté transgressif se ressent dans la relecture qu’il fait du roman de Taijiro Taruma adapté une première fois par Masahiro Makino en 1948 (et justement dans ce classicisme au féminin) où il apporte des éléments novateur. Par son érotisme appuyé et son atmosphère moite, le film anticipe le lucratif virage vers le « roman porno » de la Nikkatsu à la fin de la décennie. Parallèlement, le film se nourrit du contexte politique explosif du Japon sous occupation américaine d’après-guerre avec un égal ressentiment pour le « colon » que pour l’acceptation japonaise de la situation. Suzuki s’avère ainsi contemporain des ruades d’un Shohei Imamura qui a signé un rageur Cochons et cuirassés (1961) au sein de cette même Nikkatsu. Suzuki est bien sûr nettement moins politisé qu’Imamura et les autres acteurs de la Nouvelle Vague japonaise comme Oshima, mais son passé (enrôlé de force dans l’armée japonaise en 1943, ayant frôlé la mort durant les bombardements et subits toutes sortes de privations) l’anime d’une rage et d’un ressentiment qui se ressentent largement dans le film.

Durant l’immédiat après-guerre, le récit dépeint ainsi un Japon sous le joug américain à travers un quartier populaire où les hommes font figure de main d’œuvre ou de bras armé sous contrôle (les yakuzas) et les femmes sont pourvoyeuses de plaisir pour les GI. Cinq prostituées, Sen (Satoko Kasai), Mino (Kayo Matsuo), Roku (Tamiko Ishii), Machiko (Misako Tominaga) et la jeune Maya (Yumiko Nogawa) affrontent la situation de manière ambiguë. Toutes ont perdues un être masculin cher dans le conflit (frère, époux ou amant), l’homme japonais ne représente plus que cette image brutale et servile en partie symbolisée par les yakuzas. Désormais il ne s’agira pour elles que de les exploiter par leur corps, le paradoxe (dominer l’autre tout en s’offrant à lui) étant résolu en ne couchant jamais gratuitement - et jamais avec un américain -, l’union charnelle ne se mélangeant ainsi jamais aux sentiments. Quiconque transgressera la règle, retournant alors au statut de faible femme, se verra sévèrement châtiée par ses camarades. La première partie du film les suit ainsi arpentant fières et indépendantes les rues, sans la protection d’un mac et vivant ensemble dans une farouche attitude clanique. Suzuki a bénéficié de plus de moyens que d’ordinaire et s’attarde dans un premier temps sur une rigoureuse reconstitution. 

La stylisation réside au départ dans les couleurs des tenues des héroïnes, participant à une caractérisation simple où se détache néanmoins la domination de la meneuse Sen toute de rouge vêtues, l’innocence et la jeunesse de Maya en vert ou encore l’élégance de Machiko seule à arborer le kimono traditionnel. C’est par elle que l’on devine les dysfonctionnements à venir. Ayant perdue son époux au front, elle est la seule à avoir goûté au plaisir charnel par amour et prolonge ce type de lien avec un client auquel elle est attachée. Le personnage apparaît ainsi à la fois comme passéiste au regard de la modernité agressive de ses congénères, mais finalement plus épanouie et sincère. La férocité des punitions est à la mesure du ressentiment envers celle ayant gouté une extase que les autres ne pourront que rêver.

Lorsque Shin (Joe Shishido), ancien soldat et fugitif va investir leur antre, les émotions étouffées de chacune vont ressurgir. Suzuki pourvoit Shin des atours idéaux de virilité : il est en fuite pour avoir poignardé un de ces détesté GI et ne paraît nullement intimidé par la hargne des jeunes femmes à laquelle il répond avec une brutalité verbale et physique qui en font un « homme », un vrai. L’allure intimidante et le charisme de Joe Shishido contribue à imposer le personnage, Suzuki promenant sa caméra sur son corps musclé et les stigmates de la guerre qui le jonche. L’acteur offre une composition subtile où sous la testostérone toute puissante (cette séquence où il dépèce un bœuf comme un rien) il laisse voir le traumatisme du conflit en lui. On pense à cette très belle scène où la tête cachée par le drapeau japonais on devine des sanglots qu’il surmonte en se perdant dans l’alcool et l’attitude festive. Le choix de l’inhumanité comme remède au désespoir est finalement le même dilemme chez les prostituées déchirées entre leur attitude farouche et le désir de s’offrir toute entière à cet homme. 

 
 
La frustration et la schizophrénie s’expriment ainsi dans la mise en scène de Suzuki qui retrouve son inventivité pour révéler les tourments intérieurs de chacun. Le réel s’estompe pour baigner les héroïnes dans une rêverie amoureuse frustrante (ces arrière-plans saturant les couleurs associées à chaque personnage), pour signifier l’impuissance d’un quelconque ordre moral (là encore un arrière-plan avec le simple dessin d’une église quand Maya défroquera son bienfaiteur ecclésiastique) et transforme la demeure en nid suintant de désirs refoulés. Le filmage des scènes érotiques participent à cela, les fondus enchaînés et incrustation amenant la dimension psychanalytique trouble (le souvenir de son frère amenant Maya au désir pour Shin). Les corps nus et moites s’exposent et se dissimulent dans de magnifiques jeux d’ombres de la photo de Shigeyoshi Mine, les couleurs saturent et explosent avec cette frustration. Les caresses tant espérées s’avèrent tour à tour concrètes, rêvées où simplement espérées dans un gros plan insistant sur le visage déformé de Maya. 

Lorsque l’assouvissement physique laisse espérer un futur fait de sentiments plus nobles, c’est toute la rancœur, la jalousie et cette vraie solitude qui peuvent ressurgir et tout emporter. La conclusion brutale et sans espoir est magistrale, et amorce un cycle poursuivi par Suzuki dans Histoire d’un prostituée où il adapte  nouveau Taijiro Taruma.

Sorti en bluray et dvd zone 2 chez Elephant Films