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jeudi 5 avril 2018

L'Amour d'une femme - Jean Grémillon (1953)

Marie, un jeune médecin, remplace sur l’île d’Ouessant, le vieux praticien qui prend sa retraite. Malgré les préjugés des insulaires, elle parvient à se faire accepter. Elle noue des liens d'amitié avec l'institutrice, également proche de la retraite, Germaine Leblanc. André, un ingénieur installé provisoirement sur l'île pour un chantier, tombe amoureux d'elle. D'abord réticente, elle sort avec lui, au risque de compromettre sa réputation. Il la demande en mariage, mais exige qu'elle renonce pour cela à son métier.

L'Amour d'une femme est le dernier film d'un Jean Grémillon qui ne retrouvera l'occasion de passer derrière la caméra que le temps de trois courts-métrages documentaires par la suite. Il s'agit d'un scénario original de Grémillon coécrit avec René Fallet et René Wheeler et le réalisateur y offre une sorte de condensé épuré de ses grands films des années 40. Dans nombre de films de Grémillon, il est question de romances contrariées par un clivage social (le couple de Gueule d'amour (1938)) ou un conflit moral (la relation adultère de Remorques (1941)) pouvant s'exacerber dans le cadre de communauté isolées telles que la province minière de Lumière d'été (1943) ou celle portuaire de Pattes blanches (1949). On retrouve tout cela ici mais dans une forme d'épure dénuée des tics d'écriture du réalisme poétique ou de la "qualité française" des années cinquante. Point de personnages tourmentés, de construction dramatique tirant vers une noirceur attendue ou de grand final soufflant un romanesque ténébreux. Grémillon offre ici une sorte de pendant lumineux de Pattes blanches où l'élément féminin extérieur est source d'apaisement sans totalement perdre sa nature sacrificielle.

Marie (Micheline Presle) est une femme médecin venue officier sur l'île d'Ouessant. On évite le cliché de la communauté isolée, rugueuse et méfiante (si ce n'est une plaisanterie dont sera victime Marie) puisqu'après avoir montré ses compétences en sauvant une petite fille, Marie est rapidement adoptée par les habitants. L'isolement se ressentira plutôt à travers l'avenir qui se pose à elle en exerçant sa profession sur le long terme dans cet environnement loin de tout. Elle aura notamment l'exemple de son prédécesseur le docteur Morel (Robert Naly) repartant vieillard et usé après trente ans de bons et loyaux service. Le plus significatif sera cependant celui de l'institutrice Germaine Leblanc (Gaby Morlay) prochainement amenée à quitter ses fonctions célibataire et sans enfants si ce n'est ceux qu'elle a accompagné dans leur éducation durant toutes ces années. Lorsque Marie tombera amoureuse d'André (Massimo Girotti) un ingénieur de passage sur l'île le temps de son chantier, le conflit entre son sacerdoce et ses aspirations de femme va la tirailler.

Grémillon oppose tout au long du film la satisfaction commune de Marie et ses patients avec celle intime ressenti au contact d'André. C'est le motif de son refus initial puis la raison d'un premier rendez-vous manqué. L'enchaînement des scènes obéit à ce doute permanent, la méticulosité attentive qui voit Marie sauver une fillette fiévreuse étant suivie d'une magnifique scène de rencontre nocturne où le rapprochement se fait avec André. Quand elle s'abandonnera trop intensément à son amour, un montage alterné la trahira avec le décès d'un personnage emblématique. Micheline Presle apaisée et le sentiment du devoir rempli après un bienfait au service de la communauté oppose un jeu plus à fleur de peau et ardent dans les bras de Massimo Girotti. L'assurance de son métier, savoir et l'attente des autres à son égard lui confère une autorité naturelle (la haletante scène d'opération de la dernière partie) qui s'estompe quand il est question de ses propres sentiments et du choix de suivre André qui veut d'une épouse traditionnelle. Il y a également de la part du réalisateur un jeu sur l'espace où il se plait à fondre Marie de façon très différente selon les moments.

L'isolement positif ou négatif se ressent dans les grands espaces, la rencontre en plein jour des amoureux s'amorçant dans un plan large où ils semblent seuls au monde alors que le village poursuit son activité autour d'eux. A l'inverse nombre de scènes d'intérieur tissent la communion de l'héroïne avec les locaux conquis par son abnégation et les amènent à l'adopter. La mère anxieuse de la petite fille malade l'observe ainsi puis la remercie chaleureusement dans l'exiguïté de sa maison puis le sauvetage final sera suivi d'une grande beuverie au bar de l'île où Marie se fond parmi les joyeux buveurs qui l'ont adoubée. Les deux scènes d'enterrements du film illustrent ce côté à la fois dedans et en dehors de Marie, la pittoresque de la première parade funéraire s'observant avec la curiosité de la nouvelle arrivante alors que la douleur de la seconde se ressent avec le sentiment d'appartenance à ce monde - mais aussi le désir de le fuir en étant ainsi crûment exposé à sa solitude.

Tout cela s'exprime dans une veine intimiste et dénuée de toute flamboyance ou dramatisation forcée, la tonalité intimiste dominant l'ensemble si ce n'est dans la façon dont Grémillon magnifie cette espace naturel et la beauté de ces acteurs (la photo de Louis Page prend le même soin à mettre en valeur nature et décor que le moindre gros plan chargé d'amour de Micheline Presle). Cela passe aussi par la subtilité d'écriture des personnages. Massimo Girotti est très loin du rustre machiste italien et hésite toujours entre volonté d'imposer son amour et culpabilité pour les même raisons dont il voit bien la façon dont il freinera la destinée de Marie. Micheline Presle quant à elle oscille entre farouche indépendance et romance éperdue, le tout se ressentant le plus souvent dans son jeu plutôt que des dialogues qui surlignerait inutilement.

C'est d'ailleurs sans un mot et sur un gros plan de son visage et de ses yeux embués de larmes que se conclut le film (rappelant la magistrale conclusion de Remorques avec le même effet sur Jean Gabin), dans un sentiment incertain entre la responsabilité et la résignation. Magnifique film où l'on regrettera juste le doublage de Massimo Girotti (le doubleur ayant une voix bien moins imposante) qui parlait pourtant bien français - arrivé en France une heure avant le premier clap, il n'aura pas eu les quelques jours pour le rafraîchir d'où la solution fâcheuse du doublage. Belle conclusion mais échec cinglant en salle pour Jean Grémillon dont la carrière ne se relèvera pas.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont et surtout dans un magnfique bluray anglais chez Arrow 

 Extrait

 

1 commentaire:

  1. Un que j'ai envie de voir...ainsi que l'étrange Madame X..

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